1789 et 1917 : l’enjeu de l’analogie

Jean-Numa Ducange

Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen.

 

La révolution russe va susciter de nombreuses analogies avec la Révolution française. Octobre 17 sera pensé en lien avec cette dernière qui prendra une place fondamentale dans l’expérience révolutionnaire russe. De son côté, l’ombre de la révolution russe planera sur les évocations de 1789 et 1793 pendant une grande partie du XXe siècle.

Extrait remanié de La Révolution française et l’histoire du monde. Deux siècles de débats historiques et politiques 1815-1991 (Armand Colin, 2014). Une réflexion plus détaillée et approfondie figure dans l’ouvrage.

 

Les révolutions de 1848 et 1871 en France, de 1905 en Russie, voire de 1911 en Chine avaient suscité un regain d’intérêt pour 1789. L’enthousiasme s’était néanmoins rapidement dissipé dès qu’il était apparu que, dans aucune de ces configurations, un processus révolutionnaire si ce n’est victorieux, du moins inscrit dans la durée, n’avait eu lieu.

Les surdéterminations de l’écriture de l’histoire

C’est une tout autre séquence qu’ouvrent les événements d’octobre 1917. La Révolution russe, « née du feu » de la guerre mondiale, va totalement bouleverser l’ordre politique européen et susciter de nouvelles analogies avec la Révolution française. L’écriture de l’histoire de cette dernière va être largement surdéterminée, pour plusieurs décennies, par cet événement. Que l’on compare, assimile ou rejette 1789, ou 1793, par rapport à 1917, puis les ruptures de 1794 et 1799 en fonction du regard jeté sur l’évolution du régime soviétique, le constat est le même. Octobre 17 est pensé, que ce soit pour valoriser ou dénigrer le bolchevisme, en lien avec la Révolution française. Dès qu’il s’agira d’évoquer 1789, et plus encore 1793, y compris dans les recherches les plus scientifiques, l’ombre de la révolution russe planera toujours, et cela jusqu’en 1989. Le début du « siècle soviétique » (Moshe Lewin), du « court vingtième siècle » (Eric Hobsbawm), de la « Seconde guerre de Trente ans » (Charles De Gaulle) ou encore de la controversée « guerre civile européenne » (Ernst Nolte) marquent de leur empreinte les interprétations et usages de la Révolution.

(…)

Lorsque les femmes de Petrograd descendent dans la rue à la fin du mois de février 1917, c’est en chantant La Marseillaise. Le tsar Nicolas II n’avait certes pas rechigné à faire jouer diplomatiquement La Marseillaise – pourtant interdite à son peuple – en l’honneur de Poincaré à Saint-Pétersbourg en juillet 1914 pour célébrer l’alliance franco-russe. Mais l’hymne français, à l’étranger, n’a jamais cessé avant tout de renvoyer à l’époque révolutionnaire, bien que devenu l’hymne officiel de la République. Étrange paradoxe, mais qui révèle bien la profondeur des contradictions historiques et politiques lorsqu’il s’agit d’évoquer 1789 à cette période.

Lénine et l’exaltation de l’exemple des jacobins

Avant même la prise de pouvoir par les bolcheviks, le parallèle entre 1789 et 1917 stimule des réflexions. Une revue américaine dépendante du New York Times, le Current History Magazine, publie en juin 1917 un article s’intitulant « les révolutions russe et française 1789-1917 : parallèles et contrastes ». L’auteur y affirme que « si le souverain s’était sagement et loyalement résigné à céder au moment critique, établissant d’authentiques institutions représentatives (…), aucune révolution n’aurait eu lieu ». De tels rapprochements n’auraient probablement laissé que peu de traces si les bolcheviks et Lénine n’avaient pas réussi à prendre le pouvoir quelques mois plus tard en octobre 1917. Lénine avait exalté l’exemple des jacobins et, avant même que soient formalisées dans l’espace politique et théorique des analogies précises entre 1789 et 1917, on retrouve dans de nombreuses publications – loin d’être alors toutes contrôlées par le nouveau pouvoir – de tels rapprochements. La place prépondérante prise par 1789 dans ce mouvement est due à l’intérêt que lui accordaient les communistes russes dès le départ, mais s’explique également par l’enthousiasme des éditeurs et du public, avide de connaître les grands précédents. Les parallèles sont facilités également par la vieille tradition d’alliance franco-russe. Brochures, pamphlets, chants, représentations artistiques diverses mettant en jeu les révolutionnaires français se multiplient.

Le pouvoir soviétique des premières années va organiser les grands anniversaires de la Révolution d’octobre et du Premier mai, en reprenant la scénographie des grandes manifestations et des fêtes des années 1789-1794 . Symboles et emblèmes, à travers des jeux théâtralisés et exécutions d’hymnes révolutionnaires, ont l’immense avantage de pouvoir être compris par des millions d’illettrés et constituent ainsi de puissants moyens de propagande. Les grands projets scénographiques d’Anatole Lounatcharsky (le commissaire du peuple à l’instruction publique) visant à expliquer le rôle des luttes de classes dans l’histoire par étapes successives, réservent une part importante à la Révolution française. Au théâtre, de très nombreuses représentations traitent de la Révolution de 1789. En témoigne l’itinéraire de Sergueï Eisenstein, futur cinéaste phare du régime soviétique qui, dès dix ans, lisait lors de son séjour parisien l’histoire de Mignet sur la Révolution française ! En mars 1918, il rejoint l’armée rouge puis, en 1920, au quartier général de la quinzième armée il réalise avec une troupe d’amateurs deux spectacles, La Prise de la Bastille et Marat, dont on a conservé les esquisses de décors et brouillons.

En résumé la Révolution russe n’a jamais cessé d’être comparée et pensée en miroir de la Révolution française de 1789 : la grande révolution socialiste devait être à la hauteur de ce qui fut en son temps la grande révolution française. S’ouvrait alors un vaste débat sur les modèles révolutionnaires qui n’aura de cesse de se reposer au cours du XXe siècle.

 

Pour citer cet article

Jean-Numa Ducange, « 1789 et 1917 : l’enjeu de l’analogie  », Silomag, n° 5, nov. 2017. URL : http://silogora.org/1789-et-1917-lenjeu-de-lanalogie/

Réagir

Si vous souhaitez réagir à cet article, le critiquer, le compléter, l’illustrer ou encore y ajouter des notes de lecture, vous pouvez proposer une contribution au comité de rédaction. Pour cela, vous pouvez créer votre compte en cliquant ici et y publier votre texte ou l’envoyer à cette adresse : contribution@silogora.org

© 2017 SILO Mentions légales

Réalisation Studio Chispa

ou

Vous connecter avec vos identifiants

ou    

Vous avez oublié vos informations ?

ou

Create Account