50 ans après son assassinat : l’héritage de Martin Luther King

Par Bill Fletcher Junior

 Ancien président du Forum TransAfrica, il a également été longtemps syndicaliste. Il est éditorialiste et l’auteur de plusieurs ouvrages. On peut le suivre sur Twitter, Facebook et sur www.billfletcherjr.com.

 

Traduit de l’anglais par Daniel Gaxie.

 

Le nom de Martin Luther King est généralement associé à la lutte des Afro-Américains pour les droits civiques et à la non violence. En réalité, son combat a été bien plus large. Cherchant la transformation sociale des États-Unis d’Amérique, il a très tôt souligné l’importance cruciale de l’unité entre le Mouvement de Libération des Noirs et l’organisation des travailleurs. Indissociables du combat contre le capitalisme, les luttes pour la justice raciale impliquent d’être inscrites dans une orientation économique plus large et d’être reliées aux luttes pour la justice dans son ensemble y compris les luttes de libération nationale. 50 ans après son assassinat, Bill Fletcher Junior revient sur les leçons fondamentales de la vie et de l’œuvre du Dr King.

 

I.

L’héritage du Docteur Martin Luther King est celui d’un dirigeant dans le domaine du travail et de la justice raciale. Ce point peut nécessiter quelques précisions dans la mesure où Luther King est généralement et presque exclusivement associé à la lutte pour les droits civiques, comme composante du Mouvement de Libération des Noirs. Une telle association est pourtant très restrictive quand il s’agit des apports de Martin Luther King.

Un révolutionnaire social conscient et non violent

Martin Luther King était un révolutionnaire social conscient et non violent. Très tôt dans sa vie, il a cherché la transformation sociale des États-Unis d’Amérique. Bien qu’il n’utilise pas lui-même cette étiquette, on pourrait le caractériser comme un social-démocrate noir, c’est-à-dire un individu cherchant à fusionner les réformes du système américain dans un sens social-démocrate et de justice raciale. Dans le contexte des USA, une telle fusion serait révolutionnaire.

Dès les années 1950, King souligna l’importance cruciale de l’unité entre le Mouvement de Libération des Noirs et le travail organisé (le mouvement syndical). Il devint l’orateur vedette de beaucoup de réunions d’organisations syndicales. Il a transmis des messages importants, notamment, mais pas seulement, à propos de la nécessité pour le mouvement syndical de comprendre l’importance stratégique du Mouvement de Libération des Noirs en général et, plus spécifiquement, d’organiser les travailleurs noirs. Devant les publics afro-américains, il a aussi souligné l’importance de leur alignement avec les éléments avancés du mouvement syndical, comme moyen pour trouver des alliés, mais aussi pour répondre aux enjeux de la justice au travail, tellement cruciale pour la masse des Afro-Américains.

Le combat pour la justice raciale ne peut être gagné sur le seul terrain des droits civiques

Toutefois, bien qu’elles fussent des facteurs importants, ce ne fut pas seulement pour ces raisons que King devint un leader du mouvement du travail et de la justice raciale. King estimait que le combat pour la justice raciale ne pouvait être gagné sur le seul terrain des droits civiques. Beaucoup de commentateurs font comme si ce point avait été tardivement reconnu par King, mais une telle vue est erronée. King était un constructeur de mouvement social et celui qu’il voulait ériger était plus large que le mouvement pour les droits civiques.

En 1966, à la suite de victoires significatives avec l’adoption de la loi de 1964 sur les droits civiques et de la loi de 1965 sur les droits de vote, la composante du Mouvement de Libération des Noirs centrée sur les droits civiques faisait face à un dilemme majeur. Les revendications stratégiques du mouvement avaient été satisfaites, mais la libération des Noirs n’était pas encore gagnée. King estimait que la lutte devait être engagée sur deux éléments importants qu’il convenait d’ailleurs de fusionner avec le mouvement pour la justice raciale. C’étaient les luttes pour la justice économique et le combat international pour les droits de l’Homme. Non sans susciter une réaction proche de l’horreur chez ses alliés les plus importants du Mouvement pour les Droits civiques, King avançait deux propositions. La première était la nécessité d’un mouvement des pauvres. La seconde était d’ajouter sa voix à celles qui s’opposaient à l’agression des États-Unis au Vietnam.

II.

L’oppression suprématiste blanche : un système global d’oppression lié à la construction du capitalisme

 L’extension de l’intervention de King dans le domaine de la défense des pauvres et de l’opposition à l’agression américaine au Vietnam n’était pas un effet de ce qui a été appelé « l’inflexion des missions » (mission creep[1]). Ce n’était pas comme si King avait pensé que l’action du Mouvement pour les droits civiques était achevée. C’était plutôt une décision à la fois stratégique et morale. King comprenait que le Mouvement de Libération des Noirs avait toujours affronté des défis à la fois économique et politique. L’oppression suprématiste blanche n’était pas limitée au domaine politique, par exemple avec le vote, ou aux égalités d’accès, par exemple avec les lois Jim Crow[2] sur la ségrégation raciale. C’était, et c’est toujours, un système global d’oppression lié à la construction du capitalisme. C’est un système pour la suppression totale des peuples de couleur et un instrument de contrôle social des peuples de couleur et des travailleurs blancs. L’accomplissement des tâches du Mouvement pour les Droits civiques et de Libération des Noirs nécessitait une fusion des justices raciale et économique. Les efforts pour la justice économique supposément non raciaux ou aveugles à la dimension raciale étaient un élément de l’histoire des mouvements sociaux américains. Ils avaient presque invariablement échoué parce que l’élite avait réussi à manipuler les opprimés sur le terrain racial. Mais ils avaient également échoué parce que ces efforts aveugles à la dimension raciale esquivaient la question démocratique fondamentale de savoir comment on pouvait considérer que l’obtention d’une justice incomplète et inconsistante pouvait être considérée comme une victoire. C’était évident pour le mouvement populiste des années 1890, mais c’était également vrai pour d’innombrables luttes syndicales.

Faute d’une orientation économique plus large, les luttes pour la justice raciale ont été confrontées à trois problèmes. Tout d’abord, il était relativement facile aux élites dirigeantes et à leur base de masse de marginaliser ces luttes en alléguant qu’elles ne concernaient que les gens de couleur. En second lieu, les luttes pour la justice raciale qui ignoraient la dimension de l’injustice économique couraient aussi le risque d’ignorer la masse des travailleurs de couleur. Troisièmement, la construction de la « race » était directement liée à la construction du capitalisme, ce qui veut dire que la « race » et le racisme ne sont pas des pièces ajoutées à un système économique capitaliste réputé pur. Le racisme ne peut être complètement annihilé tant que le capitalisme vit. Le capitalisme ne peut jamais être vaincu tant que subsiste la moindre tentative d’ignorer ou d’éviter la bataille contre l’oppression raciste.

L’utilisation des frontières raciales pour bloquer la cohésion et la conscience de soi d’une nouvelle majorité

King a cherché à construire ce que nous pourrions appeler un nouveau mouvement majoritaire. Il s’est efforcé d’atteindre ceux qui ont été victimes d’injustice économique, en dépassant les frontières raciales et ethniques. Mais, ce faisant, il a cherché à ne pas ignorer les questions de race, mais plutôt à les relier directement à la lutte pour la justice dans son ensemble. Il voulait montrer comment les frontières raciales étaient utilisées pour bloquer la cohésion et la conscience de soi de la nouvelle majorité qu’il ambitionnait de construire. Les exigences de la nouvelle majorité qu’il envisageait étaient, en effet, sociales-démocrates et visaient à transformer les structures et les valeurs des États-Unis, tout en faisant appel à une boussole morale dont King croyait qu’elle existait dans le cœur des Américains.

Il est important d’ajouter ici que le mouvement des pauvres était une partie du mouvement plus large pour la justice économique que King engageait. L’autre était le mouvement ouvrier qu’il avait toujours soutenu, comme cela a été noté plus haut. C’est pourquoi l’apparition et l’implication de King dans la grève des éboueurs en 1968 à Memphis, dans le Tennessee, n’ont pas été un accident ni un aspect périphérique de son activité. Cela faisait partie de ce qui devenait assez central.

L’entrée de King dans le mouvement contre la guerre du Vietnam n’a pas été aussi soudaine qu’on le soutient généralement. Il avait commencé à faire des déclarations contre la guerre du Vietnam deux ans avant son fameux discours d’avril 1967 à l’église de Riverside à New York. Il jugeait moralement et politiquement condamnable de restreindre ses critiques des violations des droits de l’Homme à ce qui se passait aux États-Unis. Ce fut cependant en avril 1967 qu’il s’exprima sur ce point en public.

L’unification de la lutte pour la libération des noirs et celles pour la libération nationale et les droits de l’Homme

Le discours d’avril 1967 fut une rupture complète et dramatique avec l’establishment du Parti démocrate qui soutenait alors le président Lyndon Johnson. Il unifia la lutte pour la libération des noirs avec les luttes plus larges en cours à travers la planète pour la libération nationale et les droits de l’Homme. Et en s’exprimant publiquement, King était prêt à dénoncer l’hypocrisie de l’élite dirigeante américaine qui condamnait la violence de tous, à l’exception de celle qu’elle exerçait elle-même.

Le discours de King et sa position subséquente contre la guerre du Vietnam furent coûteux. Beaucoup de libéraux – y compris des libéraux noirs – prirent leur distance, quand ils ne dénoncèrent pas King ouvertement. Les dénonciations furent assez sévères, avec y compris des insinuations selon lesquelles il n’était pas du ressort de King de s’exprimer sur autre chose que la race et les droits civiques. King tint bon et, au-delà des aspects particuliers de la guerre du Vietnam, il étendit sa critique à un réexamen de la politique étrangère américaine. Il établit un lien entre cette politique et son rôle en tant que source de violence d’une part avec, d’autre part, les politiques intérieures, y compris le manque de ressources pour les pauvres et les marginaux et l’atmosphère de violence que cela entrainait, voire encourageait, dans les foyers.

III.

Une croyance dans la nécessite d’une transformation complète des États-Unis

 Qu’est-ce qu’un socialiste contemporain devrait dire de l’héritage de King ? King est-il une figure historique intéressante, mais sans beaucoup de pertinence pour le défi contemporain ? King croyait en la nécessité de la transformation complète des États-Unis. C’est un point très clair et documenté. Mais, contrairement à ce que beaucoup de radicaux croyaient à l’époque – y compris l’auteur de ces lignes, qui était un jeune radical au moment de l’assassinat de King – ce n’était pas ses appels à la non-violence qui faisaient de King un réformiste plutôt qu’un révolutionnaire anticapitaliste. King était moralement un révolutionnaire social qui croyait qu’il pourrait y avoir une transformation progressive des États-Unis en une société humaine. Il pensait que cela pourrait se produire à la suite d’une fusion de mouvements susceptibles d’engendrer une nouvelle majorité.

King avait raison dans une large mesure. La transformation des États-Unis ne se fera jamais sur la base d’un seul mouvement social. Il avait raison de soutenir qu’il y a un lien intégral entre les luttes intérieures et celles qui se développent à propos des affaires internationales. Il avait raison de dire qu’il y avait quelque chose de profondément injuste et de démoniaque dans le système américain.

Pourtant, King n’a pas reconnu la nécessité d’une transformation révolutionnaire de la société américaine dans le sens d’un plan de réorientation radicale des priorités et des institutions. Une telle approche nécessiterait à la fois les réformes structurelles que King exigeait, mais aussi que les opprimés devinssent les dirigeants de la société. Cela va bien au-delà de l’exercice de pressions sur l’un ou l’autre des partis politiques établis pour faire ce qui doit être fait. Cela veut dire la fin du capitalisme.

Il y a un anticapitalisme implicite dans l’œuvre de King et, par conséquent, il est difficile de savoir dans quelle mesure il était tactique dans ses déclarations (et dans ce qu’il n’a pas dit), en opposition à ses croyances réelles. On doit se livrer à des interprétations. De même que le militantisme et l’action directe ne définissent pas nécessairement un révolutionnaire, de même, les références au besoin d’une révolution des valeurs ou le fait de vivre dans une période révolutionnaire n’impliquent pas nécessairement que l’on soutienne une transformation révolutionnaire. Dans une certaine mesure, nous sommes réduits aux spéculations.

En venir à une conclusion définitive sur ce point n’est pas aussi important que de tirer les leçons fondamentales de la vie et de l’œuvre du Dr King, des leçons dont je soutiendrais qu’elles présentent un intérêt profond et permanent.

IV.

Quelles sont les principales leçons ?

(1) Les mouvements de masse apportent des changements, mais ils sont très confus.

King croyait beaucoup dans les mouvements de masse. Il croyait que les gens devaient être les sujets de l’histoire plutôt que de dépendre d’un « grand homme » ou d’une « grande personne ». Cela peut sembler ironique puisque le Dr King a été élevé au statut de « grand homme » dans ce qu’on appelle les cercles dominants. Mais en tant que l’un des dirigeants d’un grand mouvement, il prit conscience que la construction des coalitions était essentielle. Quand il a été choisi pour diriger le boycott des autobus de Montgomery, c’était en grande partie parce qu’il était nouveau dans la ville et qu’il n’était pas pris dans les luttes des factions. Les dirigeants sont une pièce essentielle de la construction des coalitions.

(2) Un mouvement doit incarner une « cause ».

Le mouvement dont il était un dirigeant était le héraut d’une cause qui comportait l’opposition aux pratiques en vigueur et le renversement de la ségrégation induite par les lois Jim Crow. Mais la cause était encore plus grande. Elle concernait la libération des Noirs et elle était ultimement un mouvement pour les droits de l’Homme. Ce n’était pas seulement un mouvement pour des demandes spécifiques, même si ces demandes étaient décisives.

(3) Les mouvements doivent survivre à leurs dirigeants.

C’est une leçon à tirer des meurtres de Malcolm X et de Martin Luther King. Dans aucun des deux cas, les organisations respectives n’étaient structurées d’une manière qui pouvait évoquer une direction collective. Et bien que le Mouvement de Libération des Noirs ait eu une assemblée de dirigeants, King avait un rôle particulier qui le rendait irremplaçable. Les mouvements doivent toujours se souvenir que leurs dirigeants sont mortels.

(4) Flexibilité tactique.

King comprenait la nécessité d’une flexibilité tactique. Bien qu’adepte du principe de la non-violence, il était prêt à mobiliser de multiples moyens de pression sur ses adversaires. Il est également essentiel de reconnaître que si la non-violence était un principe pour King, ce n’était pas nécessairement le cas pour la majeure partie de son mouvement. En beaucoup de cas, ce principe était lui-même considéré de manière tactique.

(5) Un mouvement pour la justice ne peut avancer avec une suprématie masculine, implicite ou explicite.

C’est peut-être l’une des critiques les plus importantes que l’on peut adresser à l’action de King. C’était un pasteur chrétien et un grand homme, mais son univers était largement dominé par les hommes. Bien qu’il respectât l’activité des femmes, King n’était pas un champion du leadership féminin et de l’égalité avec les dirigeantes. Même si on peut suggérer qu’il s’agit là d’une critique injuste compte-tenu du contexte de l’époque, il est important de reconnaître que des luttes étaient engagées de longue date dans plusieurs mouvements sociaux, y compris dans le Mouvement de Libération des Noirs, et en dehors, pour l’avancement du pouvoir des femmes et le renversement des barrières.

(6) La solidarité internationale et le contexte.

King, de même que Malcom X et beaucoup d’autres dirigeants, combattit âprement à la fois pour internationaliser la lutte de libération des Noirs, mais aussi pour faire avancer d’autres luttes de libération de par le monde auprès du mouvement de libération des Noirs. Aux USA, les cercles dirigeants ont toujours tenté d’isoler le mouvement Noir et de le couper de ses connexions internationales. King œuvra en faveur de la reconnaissance d’une lutte mondiale contre l’injustice.

Pour lire le texte en version originale, cliquez ici.

 

Pour aller plus loin :





[1] La notion de mission creep, mot-à-mot le glissement des missions, désigne la tendance de certains mouvements ou organisations à étendre leur mission ou la cause qu’ils défendent, notamment quand les objectifs initiaux ont été atteints (note de traducteur).

[2] Les « lois Jim Crow » sont un ensemble de réglementations édictées dans les États du sud des États-Unis après la guerre de sécession et jusqu’en 1964 afin d’organiser la ségrégation raciale, notamment dans les transports, les restaurants, les toilettes et l’éducation (note du traducteur).

Pour citer cet article

Bill Fletcher Junior, « 50 ans après son assassinat : l’héritage de Martin Luther King » (traduit de l’anglais par Daniel Gaxie), À la lanterne des classiques-Silo, Avril 2018. URL : http://silogora.org/50-ans-apres-son-assassinat-lheritage-de-martin-luther-king/

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