Antonio Gramsci et la révolution russe

Pierre Girier

Étudiant en M2 Sciences Politiques – histoire (dir. F. Matonti et JN Ducange)

 

La prise de pouvoir par les bolcheviks amènera Antonio Gramsci à radicaliser ses positions philosophiques et politiques. S’opposant aux tergiversations de nombreux marxistes sur la qualification de la révolution russe, il soutiendra que la pensée de Marx doit servir de repères et non se muer en dogme paralysant l’action politique. Il s’appropriera les concepts fondamentaux du marxisme et le concept d’hégémonie de Lénine pour construire une pensée riche, toujours en mouvement. Pierre Girier replace ici le célèbre article de Gramsci « La révolution contre le Capital » dans son contexte et en résume les grandes lignes. Cette présentation est suivie de la reproduction de Gramsci.

 

En France, si on s’adonnait à un micro-trottoir, technique en vogue chez les journalistes d’investigation, pour évaluer la célébrité des grandes figures marxistes, on obtiendrait sans doute les résultats suivants : Marx et Lénine termineraient bons premiers (pour éviter les vaines polémiques on ne mentionnera pas le petit père des peuples dont le statut d’intellectuel marxiste est sujet à controverse, autant pour la médiocrité de ses analyses que pour les actes quelque peu répréhensibles dont il a été reconnu coupable), suivis de près par Trotsky, Mao Zedong (personnage également peu consensuel au sein des marxistes) et Ernesto « Che » Guevara. Grâce aux connaisseurs du Manifeste du parti communiste, Engels arriverait possiblement en sixième position, tandis que Rosa Luxemburg, pour sa place dans les manuels d’histoire à la section sur la révolution spartakiste allemande, et Sartre, pour le mythe de l’ « intellectuel total » et le sentiment patriotique nécessitant de placer dans notre palmarès un représentant de l’Hexagone, fermeraient la marche.

Un penseur de taille, inconnu ou presque en France en-dehors des cercles universitaires et de certains irréductibles milieux militants communistes, brillerait à coup sûr par son absence : Antonio Gramsci.

Pourtant, Gramsci jouit d’un prestige considérable dans son pays d’origine, l’Italie, et dans le monde anglo-saxon. Sa pensée a fortement influencé des courants de recherches importants comme les subaltern et cultural studies, ainsi que des théoriciens tels que Chantal Mouffe et Ernesto Laclau qui constituent de manière explicite une source d’inspiration centrale pour le parti espagnol Podemos, ainsi que pour le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon.

Gramsci se positionne farouchement en faveur de l’action des bolcheviks

Qui donc est ce « célèbre inconnu » (pour reprendre les mots d’André Tosel) qui ose affirmer en novembre 1917 que « les bolcheviks renient Karl Marx » en réalisant la révolution en Russie ?

Antonio Gramsci a vingt-six ans quand éclate la révolution russe de février 1917 qui met fin à l’absolutisme tsariste. Ce jeune intellectuel d’origine sarde a délaissé l’université turinoise depuis deux ans pour se consacrer à plein temps à des activités de journaliste et de militant politique au sein du Parti socialiste italien (PSI) auquel il a adhéré en 1912. Gramsci prédit alors que la révolution démocratique de février ne s’arrêtera pas au stade de l’ordre bourgeois et se transformera en révolution prolétarienne. Quelques mois plus tard, la prise de pouvoir des bolcheviks confirme son intuition et l’amène à radicaliser ses positions philosophiques et politiques.

Le 24 novembre 1917, dans un article au titre ambigu passé à la postérité, « La révolution contre le Capital », Gramsci se positionne farouchement en faveur de l’action des bolcheviks et contre les tergiversations de nombreux « marxistes » de la seconde internationale (dont une large partie du PSI, membre de l’organisation) estimant que la prise du palais d’hiver ne saurait constituer une révolution marxiste puisque contraire aux prévisions de Karl Marx, exprimées notamment dans son maître ouvrage Le Capital, selon lesquelles la révolution prolétarienne adviendrait nécessairement à la suite d’une révolution bourgeoise et du développement du capitalisme entraînant une évolution des forces productives propice au mode de production socialiste.

Le communisme doit savoir hériter de la tradition libérale pour la dépasser

Pour Gramsci, le néo-idéalisme de Benedetto Croce et Giovani Gentile se présente comme une alternative au positivisme du PSI entraînant une réévaluation philosophique du concept de sujet, la révolution d’octobre en constituant une confirmation historique et politique. Le communisme doit savoir hériter de la tradition libérale pour la dépasser et produire une transformation intellectuelle et morale de la société. Dans un pays où l’Église catholique et le Vatican ont une redoutable influence sur la culture italienne et sur les masses populaires, le néo-idéalisme constitue un progrès indéniable, même si ne visant pas à renverser le pouvoir bourgeois.

Gramsci juge condamnable le parlementarisme du PSI qui le conduit à négliger l’ancrage militant dans les mondes ouvrier et paysan et l’action extra-parlementaire. Au contraire Lénine et les bolcheviks « vivent la pensée marxiste, celle qui ne meurt jamais » en passant à l’action, la révolution russe permettant aux subalternes d’envahir l’espace politique et d’imaginer l’avènement d’une nouvelle civilisation.

La démonstration logique et critique du mode de production capitaliste issue du Capital de Karl Marx peut servir de repère pour les révolutionnaires dans leur quête de changement social concret, donc historique, de la société, mais ne doit en aucun cas se muer en dogme rigide paralysant l’action politique et légitimant la passivité et l’attentisme par le caractère positiviste, déterministe et fataliste propre à une vision économiciste des rapports sociaux.

Cette vision réductrice et simpliste du marxisme, défendue notamment par Karl Kautsky au sein de l’Internationale ouvrière, justifie la politique réformiste des partis sociaux-démocrates révolutionnaires en paroles et concrètement gestionnaires des luttes politiques au sein du Parlement et déléguant les revendications économiques aux syndicats, les contradictions internes du capitalisme se chargeant de sa destruction.

Dans son article à fortes sonorités romantiques, le jeune Gramsci se montre activiste et idéaliste, l’activité humaine apparaissant clairement comme le fruit de la pensée et de la volonté de l’homme susceptible de changer le monde qui l’entoure à sa convenance, par son action. Dans son œuvre ultérieure, les conditions objectives dans lesquelles l’homme évolue et sa conscience se forme seront davantage prises en compte comme facteurs déterminant, et limitant souvent, la puissance du sujet humain.

Une pensée toujours en mouvement

À la suite de la révolution d’octobre, Gramsci relira attentivement Marx et s’appropriera les concepts fondamentaux du marxisme. Après avoir participé activement aux conseils ouvriers turinois du biennio rosso (« deux années rouges », 1919-1920), Gramsci contribuera à fonder le Parti communiste italien en 1921, parti qu’il dirigera de 1924 à 1926, date à laquelle il est emprisonné par le jeune pouvoir fasciste. Durant les neuf années suivantes, il rédigera ses Cahiers de prison, expression brillante d’une pensée toujours en mouvement. À partir du concept d’hégémonie de Lénine, chez qui il revêt surtout une dimension stratégique visant à parvenir à une alliance entre paysans et ouvriers, Gramsci s’attèlera à produire une théorie de la domination au sein du système capitaliste, l’hégémonie dans le sens gramscien correspondant au processus dialectique de coercition et de production du consentement des dominés par la bourgeoisie régnante. Après des années de maladie, Gramsci meurt en 1937.

 


 

Antonio Gramsci, « La révolution contre “le Capital” », Avanti !, éd. milanaise, 24 novembre 1917 ; Il Grido del Popolo, 5 janvier 1918.

 

La révolution des bolchéviks s’est définitivement greffée à la révolution générale du peuple russe. Les maximalistes qui avaient été, jusqu’à il y a deux mois, le ferment indispensable pour que les événements ne stagnent pas, pour que la marche vers le futur ne s’arrête pas en donnant lieu à une forme définitive d’ordre – qui aurait été un ordre bourgeois – se sont emparés du pouvoir, ont établi leur dictature et sont en train d’élaborer les formes socialistes dans lesquelles la révolution devra finalement prendre place pour continuer à se développer harmonieusement, sans de trop grands heurts, en partant des grandes conquêtes désormais réalisées.

« Les canons du matérialisme historique ne sont pas aussi inflexibles qu’on aurait pu le penser »

La révolution des bolchéviks est plus constituée d’idéologies que de faits (c’est pourquoi au fond peu nous importe d’en savoir plus que ce que nous savons). Elle est la révolution contre Le Capital de Karl Marx. Le Capital était, en Russie, le livre des bourgeois plus que des prolétaires. C’était la démonstration critique qu’il y avait en Russie une nécessité fatale à ce que se formât une bourgeoisie, à ce que s’inaugurât une civilisation de type occidental, avant que le prolétariat pût seulement penser à sa revanche, à ses revendications de classe, à sa révolution. Les faits ont dépassé les idéologies. Les faits ont fait éclater les schémas critiques à l’intérieur desquels l’histoire de la Russie aurait dû se dérouler, selon les canons du matérialisme historique. Les bolchéviks renient Karl Marx, ils affirment, en s’appuyant sur le témoignage de l’action développée, des conquêtes réalisées, que les canons du matérialisme historique ne sont pas aussi inflexibles qu’on aurait pu le penser et qu’on l’a effectivement pensé.

Et pourtant, il y a aussi une fatalité dans ces événements et si les bolchéviks renient certaines affirmations du Capital, ils ne sont pas « marxistes », voilà tout, ils n’ont pas compilé dans les œuvres du maître une doctrine extérieure faite d’affirmations dogmatiques et indiscutables. Ils vivent la pensée marxiste, celle qui ne meurt jamais, qui est le prolongement de la pensée idéaliste italienne et allemande et qui, chez Marx, avait été contaminée par des incrustations positivistes et naturalistes. Et cette pensée pose toujours comme principal facteur de l’histoire, non pas les faits économiques bruts, mais l’homme, mais la société des hommes qui se rassemblent entre eux, se comprennent entre eux, développent à travers ces contacts (civilisation) une volonté sociale, collective, et comprennent les faits économiques, les jugent, les adaptent à leur volonté, jusqu’à ce que celle-ci devienne le moteur de l’économie, formatrice de la réalité objective, qui vit, se meurt et acquiert des caractères de matière tellurique en ébullition, qui peut être canalisée là où il plait à la volonté, comme il plaît à la volonté.

« En Russie la guerre a servi à rendre courage aux volontés »

Marx a prévu le prévisible. Il ne pouvait prévoir la guerre européenne, ou mieux, il ne pouvait prévoir que cette guerre aurait la durée et les effets qu’elle a eus. Il ne pouvait prévoir que cette guerre, en trois années de souffrances indicibles, de misères indicibles, susciterait en Russie la volonté populaire collective qu’elle a suscitée. Une volonté de cette sorte a normalement besoin, pour se former, d’un long processus d’infiltrations capillaires, d’une grande série d’expériences de classe. Les hommes sont lents, ils ont besoin de s’organiser, d’abord extérieurement, dans des corporations, dans des ligues, puis intimement, dans la pensée, dans la volonté… par une continuité et une multiplicité incessantes des stimuli extérieurs. Voilà pourquoi normalement les canons de critique historique du marxisme saisissent la réalité, la prennent au filet et la rendent évidente et distincte. Normalement, c’est à travers la lutte des classes toujours plus intensifiée, que les deux classes du monde capitaliste créent l’histoire. Le prolétariat sent sa misère actuelle, est continuellement en état de malaise et fait pression sur la bourgeoisie pour améliorer ses propres conditions. Il lutte, oblige la bourgeoisie à améliorer la technique de la production, à rendre la production plus utile pour que soit possible la satisfaction de ses besoins les plus urgents. C’est une course haletante vers le meilleur, qui accélère le rythme de la production, qui produit un continuel accroissement des biens qui serviront à la collectivité. Et dans cette course beaucoup tombent et rendent plus urgentes les aspirations de ceux qui restent, et la masse est toujours en sursaut, et de chaos populaire, devient toujours plus ordre dans la pensée, devient toujours plus consciente de sa propre puissance, de sa propre capacité à assumer la responsabilité sociale, à devenir maîtresse de son propre destin.

Ceci normalement. Quand les faits se répètent selon un certain rythme. Quand l’histoire se développe en des moments toujours plus complexes et riches de sens et de valeur, mais cependant semblables. Mais en Russie la guerre a servi à rendre courage aux volontés. Elles se sont rapidement trouvées à l’unisson, à travers les souffrances accumulées en trois années. La famine était imminente, la faim, la mort par la faim pouvait les cueillir tous, broyer d’un coup des dizaines de millions d’hommes. Les volontés se sont mises à l’unisson, mécaniquement d’abord, activement, spirituellement après la première révolution.

« Les révolutionnaires créeront eux-mêmes les conditions nécessaires à la réalisation complète et pleine de leur idéal »

La prédication socialiste a mis le peuple russe au contact des expériences des autres prolétariats. La prédication socialiste fait vivre en un instant, de façon dramatique, l’histoire du prolétariat, ses luttes contre le capitalisme, la longue série des efforts qu’il doit faire pour s’émanciper idéalement des chaînes de la servilité qui l’avilissaient pour devenir conscience nouvelle, témoin actuel d’un monde à venir. La prédication socialiste à créé la volonté sociale du peuple russe. Pourquoi, lui, devrait-il attendre que l’histoire d’Angleterre se répète en Russie, que se forme en Russie une bourgeoisie, que la lutte des classes soit suscitée pour que naisse la conscience de classe et pour que se produise finalement la catastrophe du monde capitaliste ? Le peuple russe a traversé ces expériences avec la pensée, et au besoin par la pensée d’une minorité. Il a dominé ces expériences. Il s’en sert pour s’affirmer maintenant, comme il se servira des expériences capitalistes occidentales pour se situer en peu de temps à la hauteur de la production du monde occidental. L’Amérique du Nord est plus avancée que l’Angleterre du point de vue capitaliste parce qu’en Amérique du Nord, les Anglo-Saxons ont commencé du premier coup au stade où l’Angleterre était arrivée après une longue évolution. Le prolétariat russe, éduqué par le socialisme, commencera son histoire au stade maximal de production auquel est arrivée l’Angleterre d’aujourd’hui ; puisqu’il doit commencer, il commencera au stade déjà atteint ailleurs et de ce stade il recevra l’impulsion pour atteindre cette maturité économique qui, selon Marx, est la condition nécessaire du collectivisme. Les révolutionnaires créeront eux-mêmes les conditions nécessaires à la réalisation complète et pleine de leur idéal. Ils les créeront en moins de temps que ne l’aurait fait le capitalisme. Les critiques que les socialistes ont faites au système bourgeois, pour mettre en évidence les imperfections, les gaspillages de richesses, serviront aux révolutionnaires pour faire mieux, pour éviter ces gaspillages, pour ne pas tomber dans ces défauts. Ce sera au début le collectivisme de la misère, de la souffrance. Mais un régime bourgeois aurait hérité des mêmes conditions de misère et de souffrance. Le capitalisme ne pourrait pas faire immédiatement en Russie plus que ce que pourra réaliser le collectivisme. Il réaliserait aujourd’hui beaucoup moins, car il aurait immédiatement contre lui le mécontentement frénétique du prolétariat incapable désormais de supporter, pendant des années encore, les douleurs et les amertumes que le malaise économique apporterait. Même d’un point de vue absolu, humain, le socialisme pour tout de suite a sa justification en Russie. La souffrance qui suivra la paix ne pourra être supportée que lorsque les prolétaires sentiront qu’il dépend de leur volonté, de leur ténacité au travail de la supprimer le plus rapidement possible.

On a l’impression que les maximalistes ont été à ce moment l’expression spontanée, biologiquement nécessaire, pour que l’humanité russe ne sombre pas dans la plus horrible débâcle, pour que l’humanité russe, s’absorbant dans le travail gigantesque, autonome, de sa propre régénération, puisse moins ressentir les impulsions du loup affamé, pour que la Russie ne devienne pas un charnier énorme de bêtes féroces qui s’entredéchirent.

Pour citer cet article

Pierre Girier, « Antonio Gramsci et la révolution Russe », Silomag, n° 5, nov. 2017. URL : http://silogora.org/antonio-gramsci-et-la-revolution-russe/

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