Le rôle du PCF dans l’élection présidentielle de 1965

Serge Wolikow

Historien, Msh Dijon – Président du conseil scientifique que la Fondation Gabriel Péri

 

Les relevés des décisions du Secrétariat du Comité central du PCF permettent de retracer l’histoire du soutien de ce parti à la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1965.

Depuis 1958, le PCF n’a cessé de dénoncer le pouvoir personnel exercé par le chef de l’État dans le cadre de la nouvelle constitution. En 1962, il appelle à voter contre la réforme constitutionnelle instaurant l’élection du Président au suffrage universel direct. Isolé sur la scène politique, il ne présente pas de candidat lors de la première élection présidentielle au suffrage universel en 1965 alors qu’il est, à cette époque, la première force politique électorale de la gauche. Il a néanmoins pesé sur le déroulement de la campagne, voire sur le résultat lui-même, en apportant son soutien, durant l’été 1965, à la candidature de François Mitterrand, malgré les résistances internes et externes.

Brandissant l’étendard de l’union contre le pouvoir gaulliste, le PCF s’est employé, dès 1964, à torpiller la candidature de Gaston Defferre appuyée par le journal l’Express, et soutenue par un groupement de forces politique (de type 3e force) antigaulliste et anticommuniste. Il laisse entendre la possibilité d’une candidature communiste en cas d’absence d’accord[1]. Les oppositions internes dans la SFIO à l’alliance avec le MRP conduisent Gaston Defferre à renoncer.

Dès lors, la voie semble libre à d’autres candidatures. C’est dans ce contexte que l’intervention, discrète sinon secrète de la direction du PCF va jouer un rôle en faveur de la candidature de François Mitterrand. Après diverses prises de contact assurées par l’avocat Jules Borker, c’est le secrétaire général du PCF qui rencontre le responsable de l’UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance). René Piquet, ancien membre du Bureau Politique, reconnaît aujourd’hui que des contacts officieux ont été noués en dehors de la direction du parti[2].

 

Le PCF soutiendra officiellement la candidature de Mitterrand le 23 septembre. Ce soutien est justifié par les convergences entre les propositions du candidat et celles du PCF qui a dû faire de larges compromis sur ses propositions initiales et ses positions sur un programme commun, la critique du Marché commun et du pacte atlantique notamment. Ainsi le PCF est invité à tenir une ligne qui n’est pas exempte de difficultés sinon de contradictions. Il mobilisera néanmoins l’appareil pour soutenir cette candidature alors qu’une partie importante de l’équipe dirigeante reste réticente devant toute inflexion réformatrice. Un plan de propagande est adopté qui prévoit notamment la diffusion du rapport de Waldeck Rochet à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires[3], l’impression de millions de tracts et de milliers d’affiches, l’implication du PCF dans les meetings du candidat ou encore l’organisation de meetings communistes dont le plus important a lieu, au Palais des Sports, le 23 septembre.

Rappelons que cette orientation s’est heurtée à des difficultés externes manifestées par l’attitude critique des dirigeants soviétiques favorables au statut quo et au maintien en place de De Gaulle. Pour la première fois de son histoire récente, le PCF est ainsi amené à s’élever contre des prises de positions de l’Agence Tass et l’instrumentalisation de la politique extérieure de la France dans la campagne électorale[4].

Si le rôle du PCF dans la candidature de François Mitterrand a été important, il ne faut sans doute pas surestimer ses effets sur le score électoral du premier tour : les 33 % de suffrages exprimés ne représentent pas une poussée décisive de la gauche, si l’on compare les chiffres à ceux de 1962 et aux sondages préélectoraux de 1964. Une partie de l’électorat populaire votant à gauche aux élections locales a sans doute encore voté De Gaulle. Il reste que la candidature ainsi soutenue a créé une dynamique unitaire et fait grandir l’idée d’un programme commun, ce qui était au centre de la stratégie communiste portée notamment par Waldeck Rochet.

L’élection présidentielle de 1965 a été l’occasion pour le PCF de s’engager au moins partiellement sur une voie nouvelle. Dans l’immédiat, il a sans doute contribué de manière paradoxale à la consolidation des institutions mais aussi à la recomposition de la gauche comme force politique alternative au gaullisme.

Les relevés des décisions du Secrétariat du Comité central du PCF du 1er juillet au 16 novembre 1965 permettent de retracer cette histoire:

1er juillet

Le Comité central est celui du 29 juin.
Les remarques du secrétariat montrent que le PCF est entièrement centré sur la perspective de l’élection présidentielle. Waldeck Rochet est porteur d’une stratégie politique unitaire. Il s’agit à l’occasion de réussir à amener le PS du côté de l’unité d’action et de le détacher de ses alliances centristes.

6 juillet

16 juillet

La tenue du conseil national de la SFIO conforte l’idée que la démarche pour une candidature liée à un programme commun passe par une entente avec d’autres forces démocratiques. Il y a déjà en filigrane l’idée de contourner le parti socialiste puisque Guy Mollet reste sur la même ligne que Defferre.

20 juillet

27 juillet

La continuité de la même ligne…

8 septembre

C’est la rentrée politique. Le PC poursuit sa ligne de dénonciation du gaullisme avec un rappel sur la possibilité d’un candidat communiste. Argument de circonstance ?!

14 septembre

L’option Mitterrand apparaît …  On sent bien qu’il y a une prise en compte de la politique étrangère de De Gaulle et donc la nécessité de renforcer la critique de la politique économique et sociale.

21 septembre

Les choses sont décidées. La position du PCF de soutien à la candidature déclarée de Mitterrand est présentée par Waldeck Rochet et ne suscite pas de grandes réserves…

28 septembre

Après la décision du Comité central, le PCF est satisfait mais avec une certaine inquiétude pour être compris par ceux qui hésitent dans le parti. On parle des raisons profondes. Au-delà de la tactique, cela pose la question de la stratégie du parti. On insiste sur les convergences programmatiques entre Mitterrand et le PCF en nuançant les différences tout en en convenant. Le terme de compromis employé au comité central est en filigrane

5 octobre 1965

12 octobre

La description du contexte dans lequel le PCF développe son action reflète assez bien la conscience que la direction a des difficultés immédiates. Elle souligne cependant les avantages que le parti peut en tirer.

19 octobre

La campagne continue et le parti se réjouit des ralliements des autres forces de gauche qui viennent valoriser sa position. Il propose une relance de l’action contre la thématique gaulliste de l’intérêt national. Mais cela n’est ni facile, ni explicité.

26 octobre

Le PCF se félicite des ralliements à gauche mais insiste sur la portée de la campagne au-delà de l’élection ; un argument pour convaincre dans le parti

4 novembre

La politique étrangère de De Gaulle apparaît bien être un problème : comment caractériser les aspects positifs de la politique étrangère de la France tout en critiquant ses aspects négatifs.

9 novembre

Moment historique : le secrétariat signale sa critique du communiqué de l’agence Tass et sa démarche auprès du PCUS à propos d’un jugement favorable à De Gaulle. Il s’agit de la première prise de distance ouverte avec le PCUS.

16 novembre

Le PCF est satisfait face à la campagne, comme un soulagement… L’accent est mis sur la nécessité d’une campagne propre du Parti. C’est bien sûr une difficulté.

 

[1] Les sondages de l’IFOP au cours de la  période montrent qu’une candidature communiste pourrait recueillir 10% des suffrages ne laissant à Gaston Deferre dans cette hypothèse que 13% (Jeanne Piret, « L’opinion publique et l’élection présidentielle », Revue française de Science politique, n°5, 1964, pp 943-951).

[2] « Des contacts officieux ont été noués en dehors de la direction du parti communiste par l’entremise de l’avocat Jules Borker. Je précise ici que, pour moi, il est logique qu’un leader politique, un responsable de parti, avant d’engager son parti, et même ses organismes de direction, en faveur de telle ou telle orientation, puisse prendre des contacts, qu’il sollicite des avis à titre personnel en tant que secrétaire général. Mais il est un fait que nous n’avons discuté au bureau politique, et ensuite au comité central, que lorsque la candidature Mitterrand est devenue possible, après que celle de Daniel Meyer ait été écartée, que Mendès-France renonce, comme Maurice Faure etc » (Voir le témoignage de René Piquet (ancien membre du bureau politique et du secrétariat du PCF) sur son blog Clins d’œil intempestifs)/

[3] Les raisons du soutien communiste à François Mitterrand. Rapport de Waldeck Rochet et résolution du Comité central (23 septembre 1965), Supplément de l’Humanité-Dimanche du 26 septembre 1965.

[4] Le PC juge ainsi (je cite) « que le communiqué de l’agence Tass, à la suite de l’annonce de la candidature de de Gaulle, n’était pas juste et que, dans ces conditions, il était utile d’en faire la remarque au PCU » (Secrétariat, 9 novembre 1965).

 

Pour citer cet article :
Serge Wolikow, « Le rôle du PCF dans l’élection présidentielle de 1965 », Silomag, n° 1, 2 mars 2017. URL : http://silogora.org/le-role-du-pcf-dans-lelection-presidentielle-de-1965/

Réagir

Si vous souhaitez réagir à cet article, le critiquer, le compléter, l’illustrer ou encore y ajouter des notes de lecture, vous pouvez proposer une contribution au comité de rédaction. Pour cela, vous pouvez créer votre compte en cliquant ici et y publier votre texte ou l’envoyer à cette adresse : contribution@silogora.org

© 2017 SILO Mentions légales

Réalisation Studio Chispa

ou

Vous connecter avec vos identifiants

ou    

Vous avez oublié vos informations ?

ou

Create Account