« Le système »

Josiane Boutet

Paris-Sorbonne, directrice de la revue Langage & Société


La dernière campagne présidentielle aura été ponctuée par l’emploi à tout-va de l’expression « le système », par nombre de candidats. Que recouvre cette expression ? Il semble qu’il y ait un intérêt partagé à conserver un flou autour de cette expression, à la laisser être interprétée par chacun selon ses affinités politiques.

Le sens courant du mot « système »

Le mot « système » a pour origine la notion d’ensemble. Un système est le résultat d’une opération cognitive par laquelle on regroupe ensemble des éléments organisés, structurés par des relations, des liens, des propriétés communes. On dira : le système nerveux, le système solaire, le système féodal, etc. On peut organiser des idées, et on parlera par exemple du système philosophique de Kant. Au plan sociétal, on peut classer ensemble des principes de gouvernement, et on parlera du système capitaliste, du système soviétique. Un système implique l’idée de méthode, de planification, d’organisation, de classification.

Dans la pensée structuraliste qui fut dominante dans les sciences sociales du XXème siècle, on parlait de façon souvent équivalente de structure ou de système : la structure ou le système de la parenté, la structure ou le système des langues.

Le mot « système » a produit plusieurs dérivés : l’adjectif « systématique » (un refus systématique) ; l’adverbe « systématiquement » (les moustiques reviennent systématiquement en juin) ; le verbe « systématiser » (il fallait systématiser le raisonnement). Tous conservent l’idée fondamentale de méthode et d’organisation.

On remarquera que dans les usages de la langue courante, « le système » est précisé, soit au moyen d’un adjectif « le système métrique », soit d’un complément de nom « le système de défense, le système des couleurs ». Dans le français courant, il n’existe presque pas d’emplois absolus du mot « système », sans aucune précision, on ne  parle pas de « le  système ». A noter l’exception de cette expression familière « tu me tapes sur le système », où « le système » prend alors un sens tout à fait différent et est équivalent à « tu me tapes sur les nerfs, tu m’énerves, tu m’agaces ».

« Le système » dans la dernière campagne présidentielle en France

Durant la dernière campagne présidentielle, on a entendu les différents candidats critiquer à l’envi « le système » et affirmer : « nous sommes l’antisystème ; il faut lutter contre le système ; ce système qui nous étouffe, etc. » Comme on vient de le voir, dans la langue française le mot « système » demande une spécification. Il faut le rapporter à des domaines d’expérience : on peut parler d’anatomie (le système digestif) d’ingénierie (le système informatique) ou de politique (le système bancaire). Mais on peut difficilement employer l’expression « le système », tout court.

Une première particularité des  discours politiques tient donc à cet usage tout à fait incongru dans la langue française du mot « le système » non spécifié. A quoi donc s’applique ledit « système » ? A quel domaine d’expérience ? En laissant le mot non qualifié, les orateurs ont laissé à leurs auditeurs le soin de remplir le vide qu’ils ont ainsi créé. Devait-on comprendre qu’ils parlaient du système bancaire ? Financier ? Politique ? Médiatique ? Institutionnel ? Policier ? Economique ? Tout à la fois ? Avec cet usage flou et flottant du mot « le système », les politiciens ont entretenu une profonde ambiguïté à la fois sur ce qu’ils critiquaient et sur ce qu’ils prônaient, « l’antisystème ».

Une conséquence de cet emploi flottant du mot,  et qui constitue une seconde particularité de ces emplois de « le système », est que des personnalités politiques aussi différentes que F. Fillon, E. Macron, J.-L. Mélenchon ou M. Le Pen ont pu recourir à ce même argument. De quoi parlaient-ils ? A quoi faisaient-ils référence ? Ce même mot (ce même signifiant dit-on de façon scientifique) ne peut évidemment pas signifier la même chose (avoir un même signifié) pour ces personnalités de convictions opposées.

Ainsi, J.-L. Mélenchon établit dans ses discours une opposition entre d’un côté « l’oligarchie », « la caste », « le capitalisme financier » : ils constituent « le système », les « eux » (parfois même il les caractérise de façon sarcastique comme «  des poulets d’élevage domestiqués »), et de l’autre les « citoyens », « le peuple » et parfois « les gens » : ce sont les « nous ». Dans le cadre de la philosophie politique matérialiste de J.-L. Mélenchon, il existe entre ces catégories constituées historiquement, un antagonisme, une conflictualité dynamiques, moteurs de la démocratie :

Le « système » représente donc un ensemble de valeurs et de pratiques auquel, dans un dissensus productif, le peuple est appelé à s’opposer. Cette position est à l’opposé de la troisième voie blairiste social-démocrate, qui ne reconnait plus d’antagonismes dans les sociétés.

Du côté du Front National, la mention de « le système, l’antisystème » est à la fois très fréquente et spectacularisée. Le « système » y fonctionne comme une entité toute puissante. C’est lors de son premier meeting de campagne le 26 février à Nantes que Mme Le Pen engage de façon violente ce qui sera l’un de ses thèmes principaux de bataille : lutter contre le « système ». Alors visée par des procédures judiciaires, elle attaque un « système » qui se serait « mis au service » d’Emmanuel Macron et lutterait « contre » sa propre candidature.

Lors de son dernier discours de campagne de 35mn, le 4 mai dans la Somme, M. Le Pen a utilisé près de 20 fois cet argument du « système ». Elle construit le « système » comme le sujet d’une phrase, et le système fonctionne alors comme un être humain qui décide de ses actions, qui a des intentions et des volontés : « le système ne se trompe pas… » ; « le système a pris la mesure … » ; « l’énergie que le système met à nous tromper nous renforce » ; « le système ne veut voir ni entendre… « ; « le système rejette… » ; «  le système refuse… » C’est là un emploi très spécifique au FN : le discours frontiste personnifie le système et en fait un être humain malveillant, puissant, acharné à détruire le peuple.

Le « système », entre raison et émotions

Que faisaient donc les femmes et hommes politiques quand tous, à un moment ou un autre, ont parlé de « le système » ? Puisque ce mot possède un sens flottant, indéterminé, quel en est l’intérêt dans un discours politique ? A quoi sert-il ?

L’intérêt ou l’efficacité d’un discours politique sur ses auditeurs reste une question difficile et elle tient à de multiples facteurs. L’un d’entre eux consiste en un équilibre fragile entre un appel à la raison et un appel aux émotions du public. Ainsi, un discours politique dont l’argumentation ne reposerait que sur des chiffres et des statistiques serait difficilement reçu par l’auditoire, qualifié de technocratique : il y manquerait du pathos, un engagement émotionnel de l’orateur. Mais à l’inverse, l’émotion peut parfois déborder l’orateur. On en a eu deux exemples récents.

Lors d’un de ses premiers discours de campagne le 10 décembre 2016 à la Porte de Versailles, Emmanuel Macron, porté par l’enthousiasme de son public, n’a plus contrôlé ni sa voix ni son corps. Il s’est mis à gesticuler, à hurler sa voix montant dans les aigus : « Ce que je veux, c’est que vous alliez faire gagner notre projet… ».

L’équilibre entre émotion et raison fut rompu, l’orateur copieusement moqué et cette séquence fit le buzz sur les réseaux sociaux.

De même, lors du débat télévisé d’entre les deux tours, le mercredi 3 mai 2017, M. Le Pen a perdu le contrôle de son corps et de sa voix dans une séquence inouïe où, le buste penché sur la table, ses deux bras la balayant, la voix basse, roulant des yeux,  elle tenta de parodier E. Macron : « Regardez, ils sont lààà, dans les campagnes, dans les villes, sur les réseaux sociauuux…».

Par leur emploi surprenant du mot « le système », les politiques de cette dernière campagne ont laissé aux citoyens le soin d’en interpréter eux-mêmes le sens, en fonction de l’appartenance politique de l’orateur comme en fonction de leurs propres convictions. Le mot « le système » a alors fonctionné comme une sorte de coquille vide que les uns et les autres ont pu remplir à leur guise, argument pour les uns, pathos pour d’autres.

Les orateurs de cette campagne semblent s’être ainsi situés dans un entredeux, entre élément rationnel d’une argumentation politique et appel aux émotions dans une dramatisation et une spectacularisation du débat politique.

Pour citer cet article

Josiane Boutet, « “Le système” », Silomag, n° 3, juillet-août 2017. URL: http://silogora.org/le-systeme/

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