Marx, l’histoire et les révolutions

Jean-Numa Ducange

Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen.

Moyammed Fayça Touati

Enseignant en philosophie.

 

 

Pratique et théorie sont indissociables chez Marx. Jean-Numa Ducange et Mohammed Fayçal Touati cherchent, dans leur ouvrage Marx, l’histoire, les révolutions (éd. La ville qui brule, 2010, 128 p.), à mettre en évidence cette articulation essentielle entre savoir historique, développements philosophiques et volonté de faire l’histoire. Avec leur éditeur La ville qui brule, ils ont autorisé Silo à en publier des extraits.

 

Ce dont il s’agit pour Marx, en étant tout à la fois historien, témoin et acteur des révolutions, c’est de tenir ensemble la généralité de la théorie et la singularité de l’événement. Pour traiter du rapport de Marx à l’histoire, nous avons souhaité ne pas séparer, mais au contraire articuler, entremêler développements historiques et philosophiques, tant pratique et théorie sont ici indissociables. Aussi, le livre s’ouvre et se clôt avec les expériences de 1848 et 1871, et leurs conséquences historiques et théoriques. Par là, nous avons voulu montrer en acte le statut de la révolution chez Marx. Les deux sections centrales sont consacrées respectivement à la conception matérialiste de l’histoire et au statut de l’action historique chez Marx, l’enjeu étant de saisir la formulation matérialiste de la faisabilité humaine de l’histoire et ses implications […].

La révolution fait partie très tôt de l’horizon du jeune Marx 

Comprendre le rapport de Karl Marx à l’histoire et aux révolutions, c’est avant tout le situer dans le contexte de son évolution personnelle. Marx est né en 1818 à Trêves, ville de Prusse rhénane située dans une région d’Allemagne qui a la particularité d’avoir été particulièrement marquée par l’occupation française : le Code civil y a par exemple été introduit. En effet, si l’épopée napoléonienne apparaît pour certains en France comme la trahison des idéaux de la Révolution de 1789, elle doit s’envisager aussi, dans une certaine mesure, comme une extension des principes révolutionnaires à l’étranger, marquant profondément la structure politique et sociale des territoires concernés.

La révolution fait ainsi partie très tôt de l’horizon du jeune Marx : pour lui, comme pour la génération d’intellectuels allemands du Vormärz (la période d’avant 1848), la Révolution française apparaît comme un bouleversement majeur dont les échos contemporains sont encore présents, surtout après les « Trois Glorieuses », cette révolution de juillet 1830 qui provoque quelque agitation en Allemagne.

Le jeune Marx est fasciné par la séquence révolutionnaire française de 1789-1815 : mais à qui a-t-elle vraiment bénéficié et quelle révolution peut être possible dans une Allemagne qui n’a connu ces événements que par procuration ?

L’articulation entre le politique et le social est au cœur des préoccupations du Marx des années 1840. Dans la Question juive (1843), il relève l’importance de la révolution politique de 1789 tout en en soulignant les limites, l’aspect abstrait de la citoyenneté proclamée et les décalages entre les principes affichés dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la réalité sociale. Marx ne formule aucune lecture systématique de la Révolution française, et ces premières réflexions seront en permanence réexaminées à la lumière de l’actualité, notamment lors de la révolution de 1848 et de la Commune de Paris en 1871 […].

En 1846, Marx crée avec Engels le Comité de correspondance communiste, pour coordonner l’activité des cercles communistes européens. Puis, en 1847, est fondée la Ligue des communistes, à partir du noyau de la Ligue des justes.

Il faut donc exposer les revendications de cette nouvelle organisation. Entre fin 1847 et début 1848, Marx et Engels y travaillent et rédigent à cette fin le célèbre Manifeste du parti communiste – qui n’est pas le manifeste d’un « parti » au sens où nous l’entendons à notre époque, puisqu’il n’existe pas encore d’organisations constituées de la sorte.

La « lutte des classes » comme moteur décisif de l’évolution historique

Il s’agit probablement du texte où le rôle conféré à la « lutte de classes » comme moteur décisif de l’évolution historique est le plus clairement exprimé. Les révolutions – celles du passé comme la future révolution prolétarienne – y sont décrites comme étant le fruit de luttes sociales intenses entraînant des bouleversements majeurs dans les rapports de propriété. Ce Manifeste contribuera grandement à populariser cette lecture de l’histoire.

Au moment même où paraît le Manifeste, à la fin de mois de février 1848, l’éclosion d’une nouvelle révolution va permettre à Marx de confronter ses concepts à la complexité du réel.

La rédaction du Manifeste précède ainsi de quelques semaines la révolution de 1848, qui inaugure une période essentielle dans l’itinéraire de Marx et Engels. Invité à revenir à Paris par Ferdinand Flocon, ministre du gouvernement provisoire (« Le sol de la République française est un champ d’asile pour tous les amis de la liberté. La tyrannie vous a banni, la France libre vous ouvre ses portes, à vous et à tous ceux qui luttent pour la cause sainte, la cause fraternelle de tous les peuples »), Marx assiste aux premières semaines de la révolution.

La révolution embrase toute l’Europe et Marx se rend en Allemagne, à Cologne, en avril 1848. Il fonde avec des proches, dont Engels, la Nouvelle Gazette Rhénane, «organe de la démocratie européenne ». Les écrits de Marx et Engels dans la Nouvelle Gazette Rhénane ont été publiés intégralement[1] : ils constituent un des meilleurs témoignages du rapport entre théorie et pratique.

Le soulèvement d’une partie du prolétariat parisien écrasé dans le sang par le général Cavaignac en juin 1848 est un événement capital. Il signifie pour Marx la manifestation la plus nette de la lutte de classes contemporaine : dans un article du 28 juin 1848 intitulé « La révolution de Juin », il salue la révolte ouvrière. Revenant sur cette période quelques années plus tard, il affirmera qu’il s’agit de la « première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne », confirmant l’antagonisme irrémédiable évoqué dans le Manifeste[2].

[…]

Écrire et faire l’histoire

Raconter le passé non pas pour le reproduire, mais pour produire du nouveau, voilà en quoi consiste cette pensée de l’histoire qui ne la pense pas seulement pour l’interpréter, mais pour la faire. En cela, la trilogie marxienne sur les révolutions de 1848 et la Commune de 1871 est bien l’œuvre « d’un narrateur de type nouveau, dont le récit invente ou fabrique de la politique »[3].

Écrire et faire l’histoire, être historien et être révolutionnaire, écrire l’histoire des révolutions (et des contre-révolutions) se confirment avec Marx dans leur caractère indissociable, nourrissant par là cette « poésie de l’avenir » qui, malgré la pesanteur des traditions, malgré tout ce qui est censé la rendre impossible, est au cœur de tout espoir de libération.

C’est bien cette articulation essentielle entre savoir historique et action historique que Marx met en évidence lorsqu’il écrit, en pleine agitation d’un Second Empire agonisant : « Les Parisiens se remettent bel et bien à étudier leur passé révolutionnaire récent, se préparant ainsi à la nouvelle entreprise révolutionnaire qui est imminente » (K. Marx à L. Kugelmann, 3 mars 1869).

Car si l’étude de l’histoire ne permet pas de prédire l’avenir, elle peut néanmoins dire quelque chose de lui, dégageant ainsi l’espace d’une action possible dans une perspective d’émancipation collective ».

 

 


[1] Trois volumes aux Éditions Sociales, 1964-1971.

[2] K. Marx, Les luttes de classes en France, 1850, p. 107

[3] Daniel Bensaïd, introduction à Marx et Engels, Inventer l’inconnu, Paris, La Fabrique, 2008, p. 91

 

 

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