“Au revoir Là-Haut” : une fresque magnifique

Temps de lecture : 5 minutes

Marie-Jeanne Gaxie

Retraitée, militante associative et cinéphile.

 

Adaptation au cinéma du roman de Pierre Lemaître, Au revoir Là-haut plonge le spectateur dans la boue et la désolation de la Première Guerre mondiale et dans le quotidien de survivants gravement handicapés qui ont été renvoyés à la vie civile. Poésie, humour, émotion, esthétique et surtout remise en lumière d’événements oubliés, sont les caractéristiques de ce film qui entraine le spectateur dans une folle épopée et une fresque magnifique.

 

Au Revoir Là-haut est un film réalisé en 2017 par Albert Dupontel et coécrit par Albert Dupontel et Pierre Lemaitre, auteur du roman éponyme paru le 21 août 2013 et lauréat du prix Goncourt 2013.

Le film propose une distribution éblouissante : Albert Dupontel (Albert Maillard) ; Nahuel Perez Biscayart (Édouard Péricourt) qui a été le héros bouleversant du film « 120 battements par minute » ; Laurent Laffitte (Henri d’Aulnay Pradele le lieutenant arriviste, criminel et escroc) ; Niels Arstrup (Marcel Péricourt, père d’Édouard et de Madeleine) ; Mélanie Thierry (Pauline, la domestique des Péricourt) ; Émilie Dequenne (Madeleine Péricourt, sœur d’Édouard) ; Héloïse Baster (Louise la gamine) ; Michel Vuillermoz (Joseph Merlin l’inspecteur rond de cuir)….

Il vient d’obtenir cinq Césars au palmarès 2018 : meilleur réalisateur ; meilleure adaptation ; meilleurs décors ; meilleurs costumes ; meilleure photographie.

Les « Gueules cassées » : le symbole des traumatismes provoqués par « la Grande Guerre »

Il est rare que l’adaptation au cinéma d’un roman soit aussi fidèle et donne une illustration somptueuse et colorée du récit d’une grande amitié et d’un drame déchirant. Poésie, humour, émotion, esthétique et surtout remise en lumière d’événements oubliés, sont les caractéristiques de ce film qui entraine le spectateur dans une folle épopée. Les masques qui cachent le trou béant de la figure d’Édouard sont d’une grande beauté. Nahuel Perez Biscayart, magnifique acteur, est capable, par le regard de ses yeux bleus, seuls visibles derrière ses masques, de nous communiquer tout le désespoir de son tragique destin.

Le film plonge d’abord le spectateur dans la boue et la désolation de la guerre de tranchées de 14-18, l’horreur des assauts sous le feu de l’artillerie ennemie et l’explosion des shrapnels, mélange de billes de plomb et de poudre qui fracasse les visages et les corps. Cette guerre a fait 1,5 million de morts parmi les Français (2 millions d’Allemands, 1,8 million de russes, 750 000 britanniques, 650 000 italiens), 600 000 veuves et 1 million d’orphelins. Parmi les survivants gravement handicapés renvoyés à la vie civile, 388 000 étaient mutilés, dont 15 000 touchés au visage, appelés les « gueules cassées » selon l’expression du colonel Yves Picot, premier président de l’association « l’Union des blessés de la face et de la tête », reconnue d’utilité publique le 5 février 1927 et créatrice en 1930 du Centre de recherche maxillo-faciale à l’hôpital Lariboisière. Les « Gueules cassées » sont devenues le symbole des traumatismes provoqués par « la Grande Guerre ».

C’est à la veille de l’armistice, dans cet univers d’apocalypse, que se rencontrent les deux héros : le soldat Albert Maillard, modeste comptable, sauvé par Édouard Péricourt de l’ensevelissement provoqué par le lieutenant Henri d’Aulnay Pradele ; Édouard, dessinateur de génie, homosexuel, fils mal aimé de Marcel Péricourt le patriarche qui règne sur la classe politique parisienne, défiguré, le bas du visage arraché par l’explosion d’un obus. Il va être pris en charge par Albert.

Un rappel historique salutaire

Si l’escroquerie aux monuments aux morts, montée par ces deux rescapés pathétiques des tranchées, à l’initiative d’Édouard, est un événement fictif inventé par Pierre Lemaitre, l’autre événement fait référence à des faits véridiques survenus entre 1920 et 1921. Pierre Lemaitre s’est en effet inspiré de l’article publié en 2010 par l’historienne Béatrix Pau-Heyriès, « La violation des sépultures militaires 1919-1920 »[1], résumé de sa thèse soutenue en 2004.

Le film et le roman font en effet mémoire de la volonté des familles endeuillées de faire exhumer clandestinement leurs morts pour les ramener au cimetière familial. Cette activité devint pour certains, non un service rendu aux familles (représentées par Madeleine Péricourt à la recherche de son frère) mais un commerce très lucratif, permettant d’édifier une fortune rapidement.

Le lieutenant félon Henri d’Aulnay Pradele, qui réussit à s’introduire dans la famille Péricourt en épousant Madeleine la sœur d’Édouard qu’il trompe scandaleusement, incarne l’un de ces « mercantis de la mort », dénoncés par un journaliste du journal « l’Intransigeant » dans un article du 2 septembre 1919, et illustre ces pratiques scandaleuses qui amenaient, pour rendre un corps aux familles, à mélanger les restes de morts différents ou à commettre des erreurs d’identité, sans se soucier que le poilu exhumé ne soit pas le bon ! Démasqué par Joseph Merlin le « rond de cuir » intègre, Henri mourra sur l’un des chantiers qu’il dirige, enseveli sous du sable après être tombé dans un trou du fait de la chute d’un étai.

Sans dévoiler la destinée finale de nos deux héros, on peut dire que le film « Au revoir Là-haut » est une fresque superbe et flamboyante, un rappel historique salutaire et un merveilleux roman picareste à la fois tragique et truculent.

 


[1] Béatrix Pau-Heyriès, « La violation des sépultures militaires 1919-1920 », Revue historique des armées, n° 259, 2010, pp. 33-43. Béatrix Pau-Heyriès a soutenu, en 2004, à l’Université Montpellier 3, sa thèse portant sur Le transfert des corps militaires de la Grande Guerre : étude comparée France-Italie (1914-1939). Cette thèse a été publiée en 2016 : Le ballet des morts : État, armée, familles : s’occuper des corps de la Grande Guerre, Paris, la Librairie Vuibert, 2016, 361 p.

 

Pour citer cet article

Marie-Jeanne Gaxie,  « “Au revoir Là-Haut” : une fresque magnifique », Bande passante, mars 2018. URL: http://silogora.org/revoir-haut-fresque-magnifique/

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