« La Sociale », filmer l’intérêt public

Jérémie Pottier-Grosman

Chargé de diffusion de La Sociale

 

À travers le regard de l’un des derniers « poilus » de la Sécu, le film La Sociale revient, sur la création de notre système de sécurité sociale. Condensé d’émotions, éveilleur de conscience, outil d’éducation populaire unique, le film a soulevé l’enthousiasme autour de ce « vieux projet d’avenir » qu’est la Sécu. Jérémie Pottier-Grosman nous fait partager son expérience et nous explique à quel point les débats autour de ce film ont rendu compte de convictions communes, d’engagements à peine ensommeillés ne demandant qu’à renaître.

 

« Ce que nous échouons à expliquer depuis des années avec des tracts, vous réussissez à le faire comprendre en 1h30 de film ! » Cette phrase, nous l’avons souvent entendue répétée par des militants politiques et syndicaux, au cours du millier de débats que nous avons animés à la suite des projections de « La Sociale ».

Ce « nous », ce sont tous les intervenants engagés, historiens, professionnels de médecine, sociologues, économistes, mutualistes, syndicalistes, représentants politiques, c’est-à-dire tous ceux qui ont vu, dans la diffusion de La Sociale, un outil d’éducation populaire unique, propre à renforcer un discours politique devenu inaudible et, au-delà, à sensibiliser ceux qui s’en tenaient éloignés.

 

Un bon film, c’est avant tout des émotions, c’est avant tout des personnages. D’abord Jolfred Frégonnara, le regretté dernier poilu de la sécu à qui nous avons dédié cette sortie, mais aussi tous les autres intervenants du film (y compris les « méchants »). Ce sont ces figures sensibles qui donnent un visage tangible aux discours et à l’Histoire.

Un bon film, c’est aussi un regard de cinéaste, d’artisan comme aime à le dire Gilles Perret. Assumer son regard, sa proximité au sujet, c’est prendre ses distances avec les médias traditionnels et leur prétendue objectivité. Le cinéaste porte un propos, se permet de ne pas tout dire et de choisir la manière de raconter une histoire. Cette vision est indiscutable, car elle est celle de l’artiste.

200 000 spectateurs, autant de militants

Mais le film n’est rien sans la conviction individuelle ; il faut la force du grand écran, de la salle noire, de l’expérience collective, de l’acte de sortir et de payer sa place qui renforce la conviction de participer, déjà, à un acte militant. Les 5 millions de spectateurs de la dernière comédie farniente ne pèsent pas lourd face aux quelques 200.000 spectateurs engagés qui ont pris le chemin des salles obscures pour y voir un film sur la Sécu !

Et enfin, plus loin dans les consciences, il y a la participation au débat. « La

Sociale » n’est pas un film pessimiste, il distille diverses lignes d’espoirs que comporte le futur de nos engagements collectifs. Après le film, les spectateurs sortent de ce bain d’histoire sociale avec l’envie d’épancher ce sentiment d’injustice, de tristesse, d’espoir et de colère mêlée. Le documentaire engagé laisse le cœur à vif et la conscience en friche, et le débat permet de rendre compte de convictions communes, d’engagements à peine ensommeillés et qui ne demandent qu’à renaître.

Le film permet de répondre au « pourquoi ? »: Pourquoi cette invention juste et humaniste de Sécurité sociale universelle est-elle mise en défaut par un si petit nombre, au point de faire douter les plus nombreux et de leur faire croire à la fable du « trou » ? Pourquoi tant de vitupérations contre un système efficace et peu couteux, mis à mal dans un monde qui, chaque année, produit plus de richesses ? Pourquoi encore faire croire que l’individu seul est mieux armé pour faire face aux aléas de l’existence qu’une nation entière ?

La Sociale, un enthousiasme partagé, un débat relancé

Dans tous les débats le « Comment ? » succède vite au « Pourquoi ? ». Et en cherchant des solutions, on refait naturellement et en accéléré le chemin de la démocratie sociale, celui qui avait déjà, en 1946, fondé la sécu. Apparaissent dans les esprits la perte de puissance des partis progressistes et des syndicats, « chiens de garde » de notre système social, et surtout, au-delà, le manque d’engagement des individus. On accuse les jeunes bien sûr, mais aussi les vieux, ceux-là mêmes qui étaient chargés de transmettre le flambeau de la résistance citoyenne.

Mais dans la recherche de solutions, l’indignation est le meilleur des phares, et avant ou après La sociale, de nombreux collectifs se ressoudent avec enthousiasme autour de ce vieux projet d’avenir. Je n’en citerai que quelques-uns : La Confédération nationale du Logement, qui a vu dans le film l’occasion de développer ses idées d’allocation logement universelle. Le Réseau Salariat, défendant le salaire à vie sur la base de cotisations sociales. Le Collectif « Les Jours Heureux », l’a mobilisé pour continuer de transmettre les idéaux du Conseil National de la Résistance. La Coordination nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité s’en est servi pour dénoncer le danger des logiques gestionnaires. Le Réseau Éducation Populaire ou l’Union des familles laïques (UFAL), dont c’est aussi un cheval de bataille. Idem pour la Convergence nationale des Services publics. La CGT enfin, le Parti communiste et la France Insoumise, qui ont la défense de la Sécu chevillée au corps.

Quel impact a eu La Sociale, dans un contexte de campagne électorale marquée par des rebondissements inattendus et par la surenchère de sacrifices de services publics ? Nous avons eu peur lorsqu’un candidat, vainqueur annoncé à l’époque, a déclaré la guerre à notre Sécu. On ne peut aujourd’hui qu’admettre, au vu de son affligeant destin politique, qu’il aura fait du bien au film, et à la Sécu.

« La Sociale » a aujourd’hui été vue par des milliers de lycéens, et le DVD équipe aujourd’hui de nombreux CDI. Rien que pour cela, nous nous permettrons d’être fiers de ce film. Lorsque Gilles Perret et le producteur Jean Bigot ont commencé à parler d’un grand film sur la Sécu on leur demandait, l’œil rond, pour quoi faire ? Aujourd’hui, on se demande comment il est possible qu’il n’y en ait pas eu avant.

 

Pour aller plus loin :

 

 

Pour citer cet article

Jérémie Pottier-Grosman, « “La Sociale”, filmer l’intérêt public », Silomag, n° 6, mars 2018. URL : http://silogora.org/sociale-filmer-linteret-public/

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