L’école : une « entreprise de culture »

Paul Lanvegin (1872-1946)

Physicien, philosophe des sciences et pédagogue français, co-rédacteur du plan Langevin-Wallon visant à réformer l’enseignement.

 

Le numéro 1 de la revue La Pensée, publié en 1944, contenait un article de Paul Langevin, sous le titre « Culture et humanités »[1]. S’appuyant sur de nombreux travaux de personnalités diverses, il s’efforçait d’exposer ce que, pour lui, le mot culture signifiait, ainsi que son acquisition par le moyen, notamment des « humanités », c’est-à-dire de l’enseignement. On trouvera ci-après un extrait de son article consacré à la manière dont l’école peut être un lieu d’apprentissage de la vie sociale et, singulièrement, de la vie démocratique.

 

[…]

Ici apparaît l’aspect collectif de la culture dans l’étape où l’enfant passe du groupe familial au groupe scolaire. L’école fait faire à l’enfant l’apprentissage de la vie sociale et, singulièrement, de la vie démocratique.

L’école est une véritable « entreprise de culture » dont l’individu ne profite pleinement que s’il est entraîné et soutenu par le milieu scolaire.

Un apprentissage de la vie sociale essentiellement laïque

Ainsi se dégage la notion du groupe scolaire à structure démocratique, auquel l’enfant participe comme futur citoyen et où peuvent se former en lui, non par les cours et les discours, mais par la vie et l’expérience, les vertus civiques fondamentales : sens de la responsabilité, discipline consentie, sacrifice à l’intérêt général, activités concertées, et où on utilisera les diverses expériences de self-government dans la vie scolaire.

Noter que cet apprentissage de la vie sociale, essentiellement laïque, n’engage aucune idéologie, n’exige aucune mystique, métaphysique ou religieuse. L’expérience prouve que la prise en charge du milieu scolaire par les élèves eux-mêmes suscite de leur part un intérêt qui se suffit à lui-même. L’école peut donc remplir sa fonction éducatrice, morale et civique, sans rompre son statut de neutralité politique et religieuse. C’est aux familles qu’il revient d’orienter éventuellement leurs enfants vers l’Église ou vers le Parti.

 Au point de vue de la formation du caractère et de l’éducation morale, il sera utile de recourir à un système d’alternance qui mettra en jeu tour, à tour, dans la vie scolaire, le travail individuel et le travail collectif ou d’équipe, afin de constituer en chacun une personnalité autonome, mais capable aussi de s’ordonner à l’action commune et de se soumettre à un but collectif.

Mettre l’individu à sa place dans l’humanité

Puis, le contact humain s’élargissant, on pourra tendre vers le véritable sens de la culture, et des humanités, qui est de donner à chacun une conscience aussi claire que possible de l’effort humain, dans le passé comme dans le présent, sous tous ses aspects accessibles aux différents âges du développement de l’enfant. L’homme cultivé doit être capable de situer son temps et de se situer lui-même dans la perspective de cet effort. L’enseignement prendra donc pour maxime de rattacher systématiquement les connaissances à leurs origines humaines, donc de les dépouiller de leur caractère abstrait ou spécialisé pour les faire apparaître comme événements humains répondant à des exigences humaines. À cet effet, dès que l’élargissement du contact de l’enfant avec le monde le rendra possible, on donnera une place privilégiée à un enseignement historique de la civilisation qui servira de toile de fond et de constante référence aux divers enseignements entre lesquels il établira un lien profond. Dans l’enseignement scientifique en particulier, l’histoire des idées doit, selon moi, jouer un rôle essentiel, comparable à celui du contact avec la réalité.

L’objet dernier sera de mettre l’individu, à tous points de vue, à sa place dans l’humanité. Celle-ci lui apparaîtra ainsi comme un être vivant au sein duquel chacun de nous représente, pour un moment, le dépositaire d’un trésor de civilisation acquis par ses ancêtres au prix de douleurs sans nombre et qu’il a le devoir de transmettre en l’enrichissant dans la mesure de ses forces.

De ce point de vue, la vraie culture générale est celle qui fait l’homme ouvert à tout ce qui n’est pas lui-même, à tout ce qui dépasse le cercle étroit de sa spécialité.

Ce à quoi nous aspirons sous le nom de culture vivante et humaine, c’est la conscience des liens réciproques entre les diverses activités passées et présentes pour préparer l’avenir, de la parenté des esprits et de la fraternité des œuvres ; c’est ce qui donne un sens aussi large que la société elle-même au moindre des efforts, une portée humaine à la plus humble des activités. Comprendre autrui, savoir sortir de soi et de son égoïsme pour se mettre au point de vue des autres, saisir leurs besoins, leurs raisons d’agir, leurs façons de voir, les tolérer et les aider, collaborer à leur tâche comme à une tâche commune, n’est-ce pas un des aspects essentiels de la vie sociale et morale ? Cette vertu d’humanité ne devrait-elle, pas être le produit naturel et principal des « humanités » si elles veulent mériter leur nom ?

Le double devoir de personnalité et de solidarité

Par le développement aussi complet que possible des aptitudes individuelles, et par la mise de l’être ainsi enrichi au service de la grande collectivité humaine, se trouverait rempli le double devoir de personnalité et de solidarité dans lequel je vois, pour ma part, l’essentiel de toute morale humaine. Ainsi, au cours de la lente et douloureuse évolution de la vie, commencée il y a plus de deux milliards d’années et dont notre espèce est issue, les formes vivantes se sont progressivement développées et enrichies par le double processus de différenciation et de symbiose. Puisse chacun des enfants formés par notre école de demain en sortir convaincu qu’au double devoir de personnalité et de solidarité s’opposent les deux péchés mortels de conformisme et d’égoïsme !

[…]

 


[1] Paul Langevin, « Culture et humanités », La Pensée, n° 1, 1944, pp. 25-31.

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