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Ecole,
L'urgence
de l'égalité

Edito

L’école, un enjeu structurant

Par Louise Gaxie et Alain Obadia

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Actualités du débat

Les tendances dominantes

« Les héritiers » de Bourdieu et Passeron : une analyse d’une grande actualité

Par Patrick Champagne. « Les Héritiers » remettait en cause le consensus idéologique selon lequel l’école récompense le seul mérite des élèves, indépendamment de leur milieu socio-culturel. Après avoir replacé cet ouvrage dans son contexte, Patrick Champagne en résume la démarche, les faits établis et l’explication sociologique donnée par ses auteurs. Il en ressort que le facteur explicatif majeur des inégalités devant l’école réside dans les inégalités culturelles et dans l’inégale maîtrise de la langue scolaire. Or, c’est précisément en ignorant cette réalité que l’on contribue à la reproduction sociale. Plus de cinquante ans plus tard, ces analyses restent d’une brulante actualité.

Entre compétences et compétition: l’École sacrifiée à la crise du Capital

Par Nico Hirtt. La massification de l’enseignement secondaire et supérieur, dans la deuxième moitié du XXe siècle, répondait à une nécessité économique. Mais aujourd’hui les porte-parole du Capital estiment que ce système éducatif doit changer. Il devrait abandonner le rêve d’une démocratisation de l’accès aux savoirs et se concentrer sur ce que réclament les employeurs : de l’adaptabilité, de la flexibilité, bref, des compétences. Pour ce faire, c’est aussi le principe de l’école publique qu’il faut briser. Nico Hirtt revient ici sur les politiques éducatives adoptées par les pays membres de l’OCDE pour transformer le système scolaire en une machine à même de produire des travailleurs et des consommateurs flexibles et dociles.

La carte scolaire ou l’entretien étatique des inégalités de scolarisation

Par Lorenzo Barrault-Stella. Mise en place dans une perspective de planification et d’aménagement du territoire au début des années 1960, la carte scolaire est vivement critiquée, à partir des années 1980, par ceux qui estiment qu’elle constitue une entrave étatique à la « liberté individuelle » des familles. C’est ce qui justifiera les réformes visant à l’assouplir. Les travaux des sciences sociales aboutissent à un constat sans appel : la « liberté de choix » profite surtout aux classes moyennes et supérieures et ces réformes accentuent plutôt les inégalités sociales. En interrogeant l’enjeu de la mixité, Lorenzo Barrault-Stella met en évidence les ressorts d’une politique publique qui, si elle permet d’organiser la scolarisation, structure et légitime la capacité des mieux dotés à s’accommoder des contraintes étatiques et ne prend pas véritablement en compte les ségrégations socio-spatiales et ethno-raciales pré-existantes.

Le soutien scolaire marchand: un produit dopant dans un cadre concurrentiel

Par Erwan Lehoux. Si le soutien scolaire tarifé n’est pas une pratique nouvelle, le développement d’organismes marchands offrant des services déclarés, standardisés et contrôlés de soutien individuel ou en petits groupes est une évolution récente dont l’enjeu ne doit pas être sous-estimé. Dans un contexte d’accentuation de la compétition scolaire, l’angoisse est le premier moteur du recours à ce service pour les familles qui en ont les moyens et qui cherchent à convertir des ressources économiques en titres scolaires. Erwan Lehoux revient ici sur cette évolution qui conforte la conception néolibérale de l’éducation selon laquelle il s’agirait d’un investissement en capital humain permettant aux couches moyennes et supérieures de jouer le jeu de la concurrence, au détriment des élèves des classes populaires en difficulté pour lesquels le soutien scolaire gratuit est loin de suffire pour compenser les inégalités.

Les entreprises sont-elles habilitées à éduquer la jeunesse?

Par Lucie Tanguy. Alors même que cette évolution ne fait l’objet d’aucun débat public, les entreprises s’imposent progressivement dans la communauté éducative que ce soit par le développement de formations en leur sein (ex de l’apprentissage) ou par la pénétration de leurs valeurs et modes d’organisation dans le cadre scolaire. Lucie Tanguy revient sur cette inversion politique générale qui tend à rapprocher ces deux mondes, jusqu’alors séparés au nom de valeurs politiques émancipatrices. De la figure de citoyen qui place les individus dans un rapport d’égalité à celle de l’entrepreneur qui les inscrit dans des rapports de subordination, elle nous invite à prendre toute la mesure de ce qu’implique ce changement majeur.

La réforme des lycées professionnels : un enjeu de société

Par Élise Boscherel, Germain Filoche, Julie Mandelbaum. Tandis que les réformes de l’Éducation nationale suscitent de vives protestations, l’une d’entre elles est très peu évoquée alors que ses enjeux sont primordiaux. Présentée sans concertation en mars 2018 et effective dès la rentrée 2019, la réforme des lycées professionnels semble avoir pour principal leitmotiv la réalisation d’économies au détriment des élèves de ces lycées, pour la plupart issus de milieux populaires. Élise Boscherel, Germain Filoche et Julie Mandelbaum reviennent sur le contenu de cette réforme qui va considérablement affecter la qualité de la formation de ces lycéens, déjà pénalisés par la réforme de Parcoursup, comme leur possibilité de développer leur bagage culturel. Au lieu de venir renforcer les perspectives de précarité et de violence sociale, une réforme ambitieuse de l’enseignement professionnel devrait être guidée par les exigences de réussite et d’émancipation.

Les dégâts du néo-management dans l’éducation

Par Pierre Daurillac. Autoritarisme, absence de concertation, intimidation voire pratiques illégales, tentatives de division et casse des solidarités, dégradation du climat scolaire ou encore souffrance au travail sont quelques-unes des conséquences des nouvelles méthodes managériales qui s’implantent dans les établissements scolaires. Un enseignant nous raconte son expérience dans un collège classé « éducation prioritaire ». Elle devrait nous alerter sur les transformations en cours !

D'autres possibles ?

Pour l’école commune jusqu’à 18 ans!

Par Alain Beitone. Pour favoriser une plus grande égalité dans l’accès aux diplômes, sortir d’une politique de tri des élèves et assurer un niveau de formation global plus satisfaisant, Alain Beitone propose d’augmenter la durée de la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans afin de permettre à 100 % d’une classe d’âge d’obtenir le baccalauréat. Cette « révolution culturelle » implique des changements de structures et de pratiques d’enseignement. Activités scolaires conçues pour les élèves qui n’ont que l’école pour apprendre, suppression des filières ségrégatives et du redoublement ou encore instauration du lycée unique constituent quelques-unes des pistes esquissées ici pour permettre un accès authentiquement égalitaire à une culture scolaire ambitieuse

L’école commune

Par Jean-Pierre Terrail. À l’encontre de ceux qui estiment que l’échec scolaire de masse est inéluctable, certaines forces politiques et syndicales refusent de renoncer à l’ambition d’une véritable démocratisation de l’accès au savoir. Après avoir identifié les facteurs qui contribuent à creuser les inégalités scolaires, reste à développer les principes d’une école égalitaire et à élaborer un projet scolaire d’ensemble, audacieux et cohérent. De la suppression de la mise en concurrence des élèves à la disparition de la différenciation des parcours scolaires en passant par la transmission d’une culture commune « polytechnique » jusqu’à 18 ans, la création d’un « lycée unique » ou encore la reprise en main par les enseignants de leur métier, Jean-Pierre Terrail nous présente ici les traits généraux des propositions du Groupe de recherche sur la démocratisation scolaire (GRDS) pour une « école commune ».

Pour une école du commun

Par Francis Vergne. Face au modèle d’école néolibéral qui met en concurrence les élèves et les établissements scolaires, transforme l’éducation en marchandise et les institutions scolaires en entreprises prestataires de services individualisés et de valorisation du « capital humain », Francis Vergne nous invite à réinventer, en réactivant un principe d’espérance et un imaginaire émancipateur, la nouvelle école démocratique. Celle-ci aurait pour axe principal la réduction des inégalités et la production culturelle de l’égalité et comme nouvel esprit la logique du commun.

Débats sur l’école: les partisans de la démocratisation et de l’émancipation pris entre deux feux

Par Alain Beitone. Entre les tenants d’une vision conservatrice de l’école, axée sur l’autorité, et les partisans d’une « modernisation » éducative amplifiant la marchandisation et la mise en concurrence des établissements, le débat sur l’école oscille entre deux postures qui contribuent au maintien d’un système scolaire inégalitaire. Alain Beitone questionne dans ce texte la possibilité d’autres voies. Il évoque « une école de l’exigence intellectuelle » qui ne reposerait pas sur la passivité des élèves, renoncerait à toute logique de classement et de tri social, mais maintiendrait une classification explicite des savoirs soumis à des exigences de vérité. C’est notamment en confrontant les élèves à des défis intellectuels que l’on peut susciter chez eux le plaisir d’apprendre et de découvrir.

Quelles pédagogies ?

Maria Montessori, entre business pédagogique et mysticisme anthropologique

Par Grégory Chambat. La « pédagogie Montessori » rencontre actuellement un véritable engouement et fait l’objet d’une intense promotion commerciale. Grégory Chambat analyse ici les fondements politiques et idéologiques – bien souvent occultés – qui la sous-tendent. Tant l’anthropologie religieuse qui la fonde que son caractère élitiste et individualiste la distinguent de la pédagogie Freinet et de l’image de simple « pédagogie de la bienveillance » que ses disciples mettent en avant.

Cohérence de la pédagogie Freinet

Par Catherine Chabrun. Cherchant à construire un citoyen émancipé et créateur, la pédagogie Freinet place au cœur de sa logique les principes de coopération, de participation et d’esprit critique. Catherine Chabrun revient ici sur le nouveau statut de l’élève et les nouveaux objectifs fixés à l’école qu’une telle pédagogie implique. De la fin de la compétition scolaire au développement du travail en relation avec les autres en passant par la valorisation de toutes les intelligences, la reconnaissance de l’erreur dans l’apprentissage ou encore la co-construction des savoirs et de leurs questionnements, les propositions pour que l’école devienne une fabrique de futurs pour tous ne manquent pas ! Il est urgent de s’en saisir.

Nous ne sommes toujours pas programmé-e-s

Par Alain Chevarin. De nombreux partisans d’un renouvellement de la pédagogie se réclament des neurosciences, tout en se livrant à des interprétations fantaisistes de connaissances scientifiques. En faisant prévaloir une conception innéiste de la programmation du cerveau qui présuppose l’existence d’un potentiel cognitif « naturel » chez les enfants, ces interprétations font fi des sciences humaines qui analysent les conditions sociales dans lesquelles vivent et étudient les élèves. Ainsi, les neurosciences sont souvent instrumentalisées à des fins idéologiques et politiques en justifiant, sous couvert de « nature », les inégalités scolaires et en légitimant un ordre social néo-libéral.

La pédagogie sociale

Entretien avec Laurent Ott (L’Intermèdes Robinson, association de pédagogie sociale de Chilly Mazarin) réalisé par Le bureau des méthodes (janv. 2019,

De l’école mutuelle à l’école en commun

Par Anne Querrien. Dans le premier tiers du XIXe siècle, s’est développée en France l’école mutuelle pour répondre aux immenses besoins d’éducation. S’inspirant d’une expérimentation britannique, cette méthode consiste à organiser l’enseignement en petits groupes, sous la conduite de moniteurs eux-mêmes placés sous l’autorité de l’enseignant. Anne Querrien revient ici sur cette histoire peu connue et éphémère. De l’appropriation des contenus dans le contexte d’un travail d’équipe à l’expérimentation de la pluralité des cheminements intellectuels en passant par l’autonomie et les responsabilités données aux élèves, les intérêts pédagogiques de la méthode mutuelle sont toujours d’actualité et peuvent nous aider à trouver les moyens de faire l’école en commun.

La menace des notes

Par Fabrizio Butera. L’utilité des notes fait l’objet d’un consensus largement partagé. Fabrizio Butera passe ici en revue les quatre présupposés – ou les quatre M – qui fondent l’argumentaire le plus souvent utilisé pour soutenir cette croyance : mesure, marché, mérite et motivation. En s’appuyant sur les résultats de la recherche scientifique qui existent à ce propos, il déconstruit chacun d’entre eux en montrant qu’ils ne trouvent aucun étayage empirique. Au contraire, les recherches témoignent plutôt du fait que les évaluations basées sur la comparaison des élèves produisent surtout un « cinquième M » : la menace, car elles mettent en cause le sentiment de compétence de soi. Silo remercie les Presses universitaires de France et Fabrizio Butera de nous avoir autorisés à mettre en ligne de longs extraits du chapitre « La menace des notes » publié dans L’évaluation, une menace (Paris, PUF, 2011, 192 p.), ouvrage qu’il a codirigé avec Céline Buchs et Céline Darnon.

Bataille des mots

Miroir