Rome métropole : l’inusable modèle ?

Temps de lecture : 10 minutes

Laure et Monique Lévêque

 

Une des premières grandes métropoles de l’histoire – si ce n’est la première –, Rome est aussi devenue une « Ville monde » au carrefour du marché mondial. Avec une population estimée à 500 000 à l’époque de César et 700 000 deux ou trois siècles plus tard, l’approvisionnement et le ravitaillement constituent des enjeux fondamentaux nécessitant d’importants investissements pour relier Rome à la mer. Capitale économique de l’Empire, elle impose une domination sans partage. Confrontée à l’évolution complexe des rapports de force, à des problèmes économiques, mais aussi aux attentes et revendications des populations, la « chute » tant de fois annoncée n’a pu être évitée. Mais Rome perpétuée dans la Ville éternelle est devenue le référent symbolique pour d’autres capitales en recherche de domination.

 

Troie, Athènes, Carthage, Alexandrie, autant de métropoles antiques dont l’image a été supplantée par la figure écrasante de Rome. Comme le répètent à satiété les textes, la prédestination de la ville aux sept collines est claire, située par les dieux au centre de la terre habitée, pour s’imposer comme caput mundi, « capitale du monde ». De fait, l’Urbs par excellence, référence incontestée du devenir urbain, s’est façonnée comme l’une, sinon la première, des grandes métropoles de l’histoire[1]. Cité de légende, héritière de Troie, la ville « élue des dieux », construite autour de son temple, fondée selon les rites des augures, impose un contrôle longtemps contesté, mais efficace sur les peuples et cités d’Italie avant de construire, sur les débris de l’héritage d’Alexandre, son leadership méditerranéen, consacré par l’élimination, en 146 avant notre ère, de sa rivale Carthage. En deux siècles, elle a alors, multipliant les guerres de conquête, déployé une domination territoriale sans précédent qui finit par égaler son Empire aux limites de l’oikoumène.

Rome : une « ville monde » où mènent « tous les chemins »

Si l’administration d’un aussi vaste espace s’élabore progressivement, l’œuvre des généraux de la République et la fiscalité prédatrices alimentent un flux incessant qui abonde les caisses du trésor, abrité dans le temple de Saturne, au cœur d’une Rome qui s’embellit au rythme des entrées inédites de masses monétaires. Au rythme aussi des rivalités politiques qui nourrissent les compétitions édilitaires dont profite le peuple de Rome, embarqué dans les factions qui s’affrontent jusqu’au changement de régime qui clôt la violence des guerres civiles et dilate la ville servienne des 4 Régions en un cadre destiné à durer, la Ville augustéenne des 14 Régions, déployée sur 1800 ha, dont la moitié habitable. Témoin de cette mue, le rhabillage du centre politique qu’initient, après les splendeurs du théâtre de Pompée, les innovations du forum de César, achevant de marginaliser le Sénat et le peuple au profit du chef triomphant, avant que celui d’Auguste, dont le décor signe la maîtrise des provinces, inaugure la série des forums impériaux où celui de Trajan, avec son marché, ses bibliothèques, grecque et latine, sa colonne triomphale, affiche au début du IInd siècle la plénitude de la fonction capitale. La « ville monde » de Pline l’Ancien est bien là, vers où conduisent « tous les chemins », comme le dessine la superbe vignette de la Table dite de Peutinger, première carte routière connue, où se déroulent les quelque 100000 km de voies qui, depuis le milliaire d’or, partent de Rome pour relier les terres lointaines (fig. 1).

Une ville monde[2] qui s’inscrit dans les pratiques d’accueil de la Babel romaine où affluent dès l’origine Italiens et étrangers, ruraux et provinciaux, en une mobilité démographique inhérente à la mégapole. L’hétérogénéité du corps social admet, dans un tissu urbain particulièrement dense où les incendies servent souvent une spéculation immobilière largement dénoncée, une relative mixité spatiale. Les couches moyennes ou inférieures s’entassent dans les étages des immeubles de rapport quand les plus à l’aise vivent en maisons particulières, ces domus à cours et jardins. Celle du prince sur le Palatin devient, dès Auguste, en une subtile confusion privé/public, le centre du pouvoir que monumentalise le « palais » du haut Empire et sa façade ouverte sur le grand cirque, affichant les voies du politique dans ce lien organique avec les Jeux.

Un Empire dont les jeux, célébrés dans les cirques, amphithéâtres et théâtres de Rome, dupliqués dans toutes les provinces, offrent aux citoyens une vitrine vivante de la violence et de la domination impérialiste. Ce microcosme s’incruste toujours plus dans un espace urbain où le Colisée, effaçant la maison d’or de Néron qui se voulait aussi synthèse du monde, offre l’empire à domicile et génère un consensus continûment renouvelé à l’idéal-type de la Cosmopolis unie autour de son chef. Ni le discours filmique ni la vulgate enseignée, centrée sur la légende des textes qui lisent dans les jeux « la toute-puissance de Rome », ne se sont trompés. Ils ont fait de l’affrontement de bêtes capturées partout pour les chasses d’amphithéâtre, des combats de gladiateurs et des courses de chars un lieu de communion des spectateurs dans l’universelle maîtrise sur la nature et sur la vie de la Rome éternelle. Un lien que tissaient déjà les poètes quand la question de Martial, « Où trouver un peuple assez reculé, assez barbare, César, pour ne pas donner de spectateurs à ta ville ? », en fait le lieu où s’incarne l’Empire. Et l’écran de renchérir, quand le mythe l’emporte sur l’histoire[3] (fig.2).

Capitale économique et cœur du marché mondial

 Telle est la dynamique de la mégapole, mais évaluer sa population, citoyens, libres et esclaves, a donné lieu, dans l’incertitude et l’hétérogénéité des sources disponibles, à diverses estimations dont la fourchette, assez stable, s’établit aujourd’hui entre quelque 500 000 habitants à l’époque de César et 700 000 deux ou trois siècles plus tard, même si le million a pu être évoqué. C’est dire évidemment les problèmes considérables liés au ravitaillement et le souci constant d’améliorer l’approvisionnement des vastes entrepôts du Tibre, la voie fluviale assurant les liaisons avec l’arrière-pays, proche ou plus lointain, et les débouchés maritimes. La colline du Testaccio, élevée par l’accumulation de quelque 53 millions d’amphores à huile importées de Bétique, donne la mesure des entrées de marchandises et de l’activité des greniers, magasins et entrepôts où s’affairait tout un monde. Ancrée sur les deux rives du fleuve, la zone portuaire urbaine a été progressivement connectée, grâce aux investissements et grands travaux d’infrastructures pour relier Rome à la mer qui ont créé un véritable complexe maritime d’envergure. Le port d’Ostie est opérationnel sous Néron dès 64, et la liaison avec celui de Pouzolles progressivement dynamisée. L’enjeu est clair. Au-delà de la nécessité de nourrir le ventre hypertrophié de Rome, il s’agit de développer le carrefour romain comme cœur d’un marché mondial et de le doter d’outils capables d’optimiser son fonctionnement comme capitale économique d’un Empire dont les échanges rayonnent, en usant d’intermédiaires actifs, très au-delà de ses frontières, jusqu’aux mondes lointains du Grand Nord océanique et baltique ou de l’Extrême Orient indien et chinois. Les flux d’échanges, outre les denrées agro-alimentaires, portent sur les matières premières et productions manufacturées où les céramiques d’usage courant côtoient les produits de grand luxe, des soieries aux épices. Le volume soutenu des transactions est régulé par les hommes d’affaires bien armés de la place financière solide qu’est devenue Rome. Les opérations s’effectuent aussi bien dans les ports qu’au cœur des marchés ou, plus traditionnellement, dans la zone du forum.

L’ampleur et l’intensité des échanges, leur nature même, ont suscité de virulentes critiques contre la ruineuse consommation de luxe, la hauteur des sorties dues au commerce des épices offrant une cible de choix. Mais les admirateurs n’ont pas manqué d’exalter cette réussite économique qui fait converger produits de la nature et créations des hommes, « des Grecs comme des barbares », dans la capitale du monde où, selon Ælius Aristide, « ce qu’on n’y trouve pas n’existe nulle part ».

Concentration des pouvoirs et gouvernement de l’Empire monde

Dans un tel schéma urbain, dont les encombrements ont été tant stigmatisés par les poètes, de Martial à Juvénal, s’écrit la geste du monde, vivante et dynamique. Elle s’enracine dans la mémoire sacrée des origines inlassablement enrichie et accueille, dans les innombrables temples ou autels, divinités et croyances empruntées à tous les horizons en une cohabitation quasi illimitée qui se sublime dans le couple divin formé par Rome et le Prince Honoré par tous les membres de l’Empire dans un culte œcuménique institutionnalisé, ce couple finit par englober la totalité de l’univers sacré et moral quand divinités et valeurs sont devenues augustes. La maîtrise symbolique et idéologique achève la concentration réelle des pouvoirs en la personne du prince, processus entamé dès Auguste, qui a assuré à Rome la plénitude des moyens pour gouverner son Empire monde.

Pourtant, très vite, l’expansion continue du « nom romain » a confronté Rome à des problèmes inédits posés par l’évolution complexe de rapports de force qu’occultait la certitude d’une domination sans partage et sans fin des tenants de la civilisation supérieure qu’interrogeaient parfois de cinglantes déroutes militaires, devant Perses ou Germains. Face à ces derniers, l’arrogance et la violence des affrontements, à hauteur de la démesure, mettent en évidence le déficit de connaissances sur les forces qui travaillent en profondeur les « peuples extérieurs ». Ni les forts qui veillent aux frontières, ni les fossés (à la limite du désert africain), ni les murs en Écosse, en Allemagne ou sur le Danube ne sauraient arrêter pressions et mouvements, facteurs aggravants de crises internes incontestables. Car l’idéal de la « patrie commune » que devaient assurer une distribution modulée de la citoyenneté romaine et l’implantation de colonies, comme autant d’effigies rédupliquant schéma structurel et canons de l’urbanisme romain, n’est pas allé sans nombre de laissés-pour-compte dans les régions dominées où la politique d’intégration n’a concerné qu’une minorité. Et la générosité qui élargit, au IIIe siècle, la citoyenneté à « tous les hommes libres de l’Empire », si elle affiche un réel développement du monde provincial, n’apparaît pas moins comme une réponse aux difficultés économiques, aux attentes et revendications suscitées parmi les populations.

Une chute qui n’en finit pas

Dans la durée, la « crise », dont l’archéologie documente concentration de terres et de capitaux, verra de véritables traumatismes (capture de l’empereur) et l’éclatement de l’Empire sous le coup de sécessions (Empire gaulois, royaume de Palmyre). Elle conduira un temps les empereurs, même après la réunification, à pallier ces mouvements en installant le pouvoir, sur 2 ou 4 têtes œuvrant, face aux ennemis de l’extérieur et de l’intérieur, en autant de capitales, à Milan, Trèves ou Arles, avant Constantinople en 330. L’anticipation ne peut éviter le partage de 395, qui sanctionne la fin d’une Rome maîtresse d’un « empire infini », sans bornes dans l’espace ni le temps, annoncé par Virgile et dénoncé par saint Augustin. Ni la prise (410, 476) et le sac de la Ville.

Les discours d’incantation, où la mystique du renouvellement des temps masque, en un déni bien partagé, une chute qui n’en finit pas, opposent jusque dans les provinces, impuissants face au poids sans cesse accru des militaires, les tenants de l’aristocratie sénatoriale, attendant le « retour de Romulus » à des chrétiens espérant l’avènement du « vrai Dieu ». Alors, le destin de Rome, outre sur les champs de bataille, se joue dans la lutte qui fait rage pour la transcendance et la maîtrise du politique, où le « nouveau siècle » s’affronte à la « Cité nouvelle », refusant le déclin tant redouté dans l’inépuisable chronique d’une mort annoncée.

Si certains ont pu dire que « Rome n’est pas morte de sa belle mort [mais] a été assassinée », alors qui sont les assassins ? Et faut-il récuser la thèse, avancée par d’autres historiens, du « suicide » par démesure et arrogance quand la voix des peuples restait inaudible ? Si la « chute » tant de fois annoncée par les polémistes chrétiens ou les oracles n’a pu être évitée, le miracle romain a pourtant eu lieu. Tel le phénix, triomphant des chrétiens et des barbares, grosse d’une culture largement partagée, Rome se perpétue dans la Ville éternelle et ressuscite à l’envi (fig.3) essaimant en deuxième et troisième Rome que se sont proclamées Constantinople et Moscou.

 


[1] Claude Nicolet (dir.), Mégapoles méditerranéennes. Géographie urbaine rétrospective, Paris-Rome, CEFR, 261, 2000, 1070 p.

[2] Marie-Claude L’Huillier (dir.), Rome, ville et capitale. De César aux Antonins, Paris, Belin, 2002, 240 p.

[3] Tel est l’enjeu que se propose de traiter notre Rome et l’histoire. Quand le mythe fait écran, Paris, L’Harmattan, 2017, 302 p.

Pour citer cet article

Laure et Monique Lévêque, « Rome métropole : l’inusable modèle ? », Silomag, n° 7, été 2018. URL : http://silogora.org/rome-metropole-linusable-modele/

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