Quelques réflexions autour du « vieillissement de la population »

Jérôme Pellissier

Écrivain, chercheur en psychologie, vice-président de l’Observatoire de l’âgisme (www.agisme.fr). Auteur notamment de La guerre des âges (Armand Colin, 2007) et de Rallumer tous les soleils : Jaurès ou la nécessité du combat (Editions de l’Amandier, 2014). Site internet : www.jerpel.fr.

 

Alors que nous devrions nous réjouir de l’allongement de la vie et de la coexistence de quatre à cinq générations, cette réalité démographique est le plus souvent décrite sous une forme négative et alarmiste. Jérôme Pellissier rappelle que, derrière leur neutralité apparente, le critère de l’âge comme l’expression « vieillissement de la population » ont des usages politiques. Le premier permet de créer des catégories de la population qui n’auront pas les mêmes droits tandis que la seconde cache une peur de la vieillesse et une approche économiciste. Les clichés erronés et l’illusion d’unité qui en découlent masquent les clivages de classes et légitiment la maltraitance sociale et économique des vieux.

 

Le cri d’Edvard Munch, 1893

À quel âge devient-on vieux ?

La question revient souvent : « À quel âge devient-on vieux ? ». Elle revient d’autant plus qu’on ne peut absolument pas y répondre : on ne devient pas plus vieux à un âge précis, et identique pour tous, qu’on ne devient adulte à un âge précis. Et elle revient d’autant plus souvent que les chiffres, utilisés dans les champs démographiques et administratifs (les moins de 18 ans, les plus de 65 ans), finissent par nous donner l’illusion qu’ils parlent… de ce dont ils ne peuvent parler. Par exemple de ce que sont la jeunesse ou la vieillesse.

Il faut donc rester prudents et bien se garder de donner à ces âges symboliques ou administratifs une signification qu’ils n’ont pas (il existe des adultes de moins de 18 ans comme il existe des adultes de 70 ans, il existe des enfants de 20 ans comme il existe des vieux de 60 ans…). Mais, en même temps, il serait naïf de penser que ces âges ne sont qu’affaires de chronologie ou de biologie. L’usage des âges est politique : le choix de fixer la majorité à 18 ans, d’user de l’âge de 25 ans ou de 65 ans pour créer des catégories de la population qui n’auront pas les mêmes droits ou pas accès aux mêmes dispositifs, toutes ces pratiques utilisent le critère, apparemment neutre, de l’âge, au profit de politiques qui, elles, ne sont pas neutres du tout : maintenir des jeunes adultes dans le statut de mineur, mettre des adultes plus âgés dans celui de « personne âgée », etc.

Démographie : une vision neutre du « vieillissement de la population » ?

Mais revenons quelques instants à la démographie et à la manière dont sont interprétées les données démographiques.

Ce qu’elles indiquent actuellement et permettent de projeter pour demain montre un fait essentiel : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous allons vivre avec des personnes de quatre et cinq générations en vie au même moment. La famille du XVIIIe siècle, où l’on était très souvent orphelin à 20 ans et où la grand-parentalité était exceptionnelle, est radicalement différente de la famille du XXIe siècle où il y a souvent, en même temps en vie, des enfants petits, de jeunes adultes, des adultes d’âge moyen, des adultes âgés, des adultes très âgés.

Autre présentation du même phénomène : un pays comme la France, vers 2050 (moment où, en lien avec le Baby-boom, il y aura le plus de personnes âgées), aura une population répartie en trois grands tiers : environ autant de 0-35 ans que de 35-70 ans que de 70-1xx ans. Quant aux personnes âgées de 2050, c’est-à-dire les personnes de plus de 85 ans, elles représenteront entre 5 et 10 % de la population.

De tels phénomènes seraient-ils négatifs ? Une famille où coexistent cinq générations serait-elle moins souhaitable qu’une famille où il n’y en a que deux, voire trois ? Une population avec ces trois tiers témoigne-t-elle d’une catastrophe démographique ? Ces 5 à 10 % de « personnes âgées » seraient-ils plus envahissants, menaçants, dangereux, que les 5 à 10% de personnes âgées qui vivaient en France au début du XXe siècle (ces « personnes âgées » de 1900 étaient alors des personnes ayant plus de 65 ans – l’âge où l’on entre dans la vieillesse a en effet reculé de presque vingt ans en un siècle) ?

Non seulement, il n’y a rien là de négatif, mais si l’on tient compte de la première cause de ces phénomènes, à savoir que nous sommes beaucoup plus nombreux qu’autrefois à vivre beaucoup plus longtemps et beaucoup plus longtemps en très bonne ou bonne santé, on peut au contraire se réjouir de tous ces phénomènes !

Et pourtant… Cette réalité démographique est quasi systématiquement décrite sous une forme négative, alarmiste, voire catastrophiste. Il suffit de lire la plupart de nos journaux pour trouver des expressions telles que « marée grise », « tsunami démographique », « armageddon gériatrique », etc. Une vision où domine le sentiment que nos pays sont, ou vont être, véritablement « envahis » par les « vieilles personnes ». « La France de 2040 ressemblera à un hospice », « les pays occidentaux seront des pays de vieillards », « il faut lutter contre le fléau du vieillissement de la population »[1], etc. : tel est le credo que plaquent sur la réalité de nombreux responsables politiques, journalistes, essayistes[2] !

Et encore, nous ne parlons là que de ceux qui décrivent la réalité de manière alarmiste. D’autres sont tellement aveuglés par leur peur qu’ils la déforment. Ainsi de cette ex-ministre déléguée chargée des personnes âgées[3], qui affirme que la France compte « plus de personnes âgées que de mineurs[4] », ou du journal Le Monde qui assure que « les vieux sont en passe de devenir majoritaires »[5] en France alors même que l’on compte environ 16 millions de mineurs et 6 millions de personnes âgées (de plus de 75 ans).

Derrière le « vieillissement de la population », expression et constat apparemment neutres et objectifs, se cache une vision de cette réalité mélangeant peur de la vieillesse, phobie du vieillissement et économicisme. Économicisme : un utilitarisme qui ne juge un phénomène que d’un point de vue économique. Ici, aussi simple et simplet que : les vieux coûtent plus chers qu’ils ne rapportent – donc une augmentation du nombre de vieux est une catastrophe pour une société (au double sens de pays et d’entreprise, le premier devant être conduit comme la seconde).

De la psychologie de la « marée grise »

Ce catastrophisme ne se nourrit pas que de chiffres : il ne cesse depuis plus d’un siècle de nous tracer le portrait psychologique de ce que serait cette « population de vieux ». Au XXe siècle, nous avions le credo d’Alfred Sauvy, abondamment cité dans tous les manuels scolaires des années 1940-1990 : « Comment veut-on qu’un peuple […] vieillissant puisse non seulement maintenir son expansion, mais s’adapter à la marche du monde ? Comment peut-il vouloir et réaliser le progrès ? Comment peut-il simplement persister dans son être ? Un organisme qui vieillit, c’est un organisme qui se laisse envahir par des cellules inutiles »[6].

Au XXIe, la rengaine est actualisée, parfaitement synthétisée par exemple par Jean de Kervasdoué, professeur titulaire de la chaire d’Économie et gestion des services de Santé au Conservatoire National des Arts et Métiers. Pointant du doigt le lent travail de sape, d’érosion économique dû à la « marée grise », il conclut : « Si l’on en juge par ses priorités sonnantes et trébuchantes, et non sur les discours de ses dirigeants, la France est devenue un pays d’hypocondriaques vieillissants ». Un pays dominé par une « génération vieillissante qui confisque à son profit le pouvoir et choisit de se soigner, dans tous les sens du terme, au détriment de l’intérêt de la nation… »[7] !

Quand l’âge du capitaine masque la classe sociale du capitaine…

Ces accusations – les seniors sont responsables des difficultés des plus jeunes – reposent aussi sur un cliché abondamment répandu : les vieux, les seniors, seraient tous non seulement oisifs, mais aisés.

Un seul exemple : « Les baby-boomers et les seniors […] perçoivent des retraites qui ne sont pas toujours négligeables […]. Ils ont accumulé plus d’argent qu’ils ne pourront jamais en dépenser jusqu’à la fin de leurs jours [et ils] disposent d’un excédent considérable »[8]. Cette croyance, ici exprimée par François de Witt, ex-rédacteur en chef de L’Expansion et de Challenges, est symptomatique de celle de la majorité des médias français.

Conséquence : actuellement, dans la plupart des pays occidentaux, de nombreuses personnes sont persuadées que la majorité des « personnes âgées » sont riches ! Polo rose, sourire ultra-blanc, montre en or, club de golf à la main et paquebot de luxe en arrière-plan… : le senior caricatural des images de la publicité finit par être perçu comme une réalité ! Les « personnes âgées » pauvres (les plus de 75 ans restent plus frappés par la pauvreté que toutes les tranches d’âge entre 30 et 65 ans), les très nombreux retraités qui ont des difficultés économiques (rappelons que la moyenne des retraites des femmes est inférieure à 1000 euros), etc., soudain n’existent plus. Quant au fameux patrimoine, dont on dit qu’il est l’apanage « des retraités », n’oublions pas qu’il est à 80 % détenu par moins de 20 % d’entre eux !

Ce mélange permanent de clichés et de désinformations permet ainsi de créer l’illusion de l’unité d’une catégorie de la population[9] qui, parce qu’elle cumule tous les avantages, peut être maltraitée socialement et économiquement sans créer de grands remous. Les réformes des retraites, les ponctions sur les retraites, passent assez facilement, bien que tous les indicateurs soient au rouge sur leurs conséquences, à savoir l’augmentation continue dans les années et dizaines d’années à venir du nombre de vieillesses pauvres. Le système d’aide en cas de handicap reste l’un des plus discriminatoires d’Europe (en France, on cesse officiellement d’être une « personne handicapée » à 60 ans pour devenir une « personne âgée dépendante » avec, à handicap égal, un dispositif plafonné et donc des montants largement inférieurs aux besoins). Et quand des voix, de temps en temps, se font entendre pour priver les personnes âgées de certains droits, ou limiter certains droits à certains âges, elles ne provoquent pas beaucoup de réactions.

Un exemple : l’ex-ministre et actuel directeur de l’AP-HP, Martin Hirsch, qui propose : « Il faut refaire le suffrage censitaire et donner deux voix aux jeunes quand les vieux en ont qu’une. Il faut donner autant de voix qu’on a d’années d’espérance de vie. […] Quelqu’un qui a 40 ans devant lui devrait avoir 40 voix, quand celui qui n’a plus que 5 ans devant lui ne devrait avoir que 5 voix[10] ».

On peut penser que si une telle proposition avait visé une autre catégorie de la population, elle aurait fait scandale et entaché la carrière politique de son auteur. Là, rien de tel. Les vieux seraient-ils en train de devenir des sous-citoyens, et leur rejet le plus banal et toléré des racismes ?

 

 


[1] Toutes ces expressions sont des citations : de Valérie Pécresse, ex-ministre de l’enseignement, de Philippe Bas, ex-ministre délégué aux personnes âgées ; de Jacques Dupâquier, démographe.

[2] On trouvera sur le site www.agisme.fr les très nombreuses réactions de l’Observatoire de l’âgisme à de tels propos.

[3] Michèle Delaunay.

[4] « Les aides publiques seront davantage orientées vers ceux qui en ont le plus besoin », interview avec Michèle Delaunay, Le Monde, 25 février 2013.

[5] Alain Lebaube, « La retraite, revendication d’un pays vieillissant », Le Monde, 26 janv. 1997.

[6] Alfred Sauvy & Robert Debré, Des Français pour la France, le problème de la population. Gallimard, 1946.

[7] « Une nation d’hypocondriaques vieillissants », Le Monde, 18 décembre 2004.

[8] François de Witt, Appauvrissez-vous. François Bourin Editeur, 2004.

[9] Bourdieu avait analysé de tels phénomènes concernant la jeunesse : « Le fait de parler des jeunes comme d’une unité sociale, d’un groupe constitué, doté d’intérêts communs, et de rapporter ces intérêts à un âge défini biologiquement, constitue déjà une manipulation évidente ». (Pierre Bourdieu, « La “jeunesse” n’est qu’un mot » In : Questions de sociologie. Minuit, 1984).

[10] « La jeunesse, tu l’aimes ou tu la quittes », France Inter, 27 juillet 2010. Lire « Martin Hirsh, vote censitaire et espérance de vie », agisme.fr.

Pour citer cet article

Jérôme Pellissier, « Quelques réflexions autour du « vieillissement de la population » », Silomag, n° 9, juin 2019. URL : https://silogora.org/quelques-reflexions-autour-du-vieillissement-de-la-population/

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