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Répartition des rôles et construction identitaire genrée dans les établissements scolaires

Répartition des rôles et construction identitaire genrée dans les établissements scolairesTemps de lecture : 7 minutes

L’occupation de l’espace, des différents lieux où s’organise le monde social, ne relève pas d’une même assignation pour les hommes et les femmes. Edith Maruéjouls explique dans cet article comment cette division spatiale genrée se construit dès l’école, dans la cour de récréation. L’occupation inégalitaire des espaces de jeux participe ainsi à renforcer les stéréotypes genrés entre filles et garçons, la hiérarchie des valeurs entre féminin et masculin, et les violences sexistes qui en découlent. Une réhabilitation des filles dans les espaces occupés majoritairement par les garçons, un partage plus égalitaire dans les jeux, davantage de mixité et d’interactions permettraient d’améliorer les relations entre eux et de prévenir harcèlement, insulte ou agression sexuelle.

Le débat en France a été faussé par une approche tronquée de la question du « genre ». Classiquement, l’argumentaire des « anti-gender » se fixe sur la différenciation biologique comme marqueur identitaire : de manière innée les comportements, les envies, les choix relèvent d’une classification opérée par la Nature.

Au-delà de la démonstration aujourd’hui acquise d’une construction identitaire propre résultant d’interactions, de l’éducation, d’un projet sociétal, la question de l’identité individuelle n’est pas la problématique centrale du genre.

En clair la question n’est pas : est-ce vraiment important que les filles jouent au football ou encore est-ce vraiment important que les garçons portent du rose.

Les vêtements comme marqueurs de classification genrée

Effectivement le paradigme scientifique d’études des comportements et des relations filles/garçons et femmes/hommes s’appuie sur deux grands piliers dont le premier est les stéréotypes de sexes.

Les stéréotypes de sexes n’interrogent pas celle que je suis « vraiment », mais bien celle que l’on attend que je sois. C’est ce que l’on appelle l’identité d’appartenance.

Comment ça marche? En premier lieu la distinction entre les humains s’opère par une classification « immédiate » par le vêtement physique. Nous consentons collectivement à « classer » les personnes que nous croisons tous les jours dans la case : femme ou homme (et pas petit ou grand par exemple). Comment est-ce possible?

Parce que nous disposons d’accessoires, de marqueurs vestimentaires pour opérer cette distinction sans effort. Il est très intéressant par ailleurs de s’interroger sur l’exercice de classification.

Il m’est souvent arrivé de demander aux jeunes comment sais-tu que tu as en face de toi une fille ou un garçon? Pour les filles, c’est facile, ce sont les êtres humains qui portent des robes, des sacs à main, du maquillage, vernis à ongles, talons hauts, des bijoux, etc. Un seul attribut suffit. Pour les garçons l’exercice est à priori plus difficile. Les garçons portent des pantalons, très bien les filles aussi, des cheveux courts, des filles aussi, des cravates, oui, mais pas tous les jours, pas tous les hommes… En réalité, les êtres humains masculins sont ceux qui ne portent pas de maquillage, pas de robe, pas de sacs à main, etc.

C’est bien dans cet interdit symbolique très puissant que se joue l’essentiel de la production et de la persistance des inégalités et des violences. Ce vêtement physique se couple d’un vêtement social. Qu’est-ce qu’être une fille, qu’est-ce qu’être un garçon? Qu’est-ce qu’un jeu de fille/de garçon? Qu’est-ce qu’un sport de fille/de garçon? Qu’est-ce qu’être une femme/un homme? Qu’est-ce qu’être une mère/un père? Etc.

Premier pilier, les stéréotypes de sexes consomment la distinction et la séparation : les mondes. Mais là encore nous ne sommes pas allés au bout de la question. Parce que la vraie question est : que se cache-t-il derrière la classification?

La différenciation genrée par la hiérarchie des valeurs et la ségrégation spatiale

Le problème c’est le second pilier du genre, la hiérarchie. Ce qui fausse la relation filles/garçons, ce qui inscrit durablement les inégalités c’est l’inégale valeur. C’est le fait que celles qui portent un cartable rose sont disqualifiées, ont moins de place pour jouer, ont des mobilités contraintes, etc. « Les petits jeux de filles » sont petits parce qu’ils n’ont pas de place, si on centre le projet des filles à l’espace de cour alors elles proposent « un grand jeu ». Il faudra donc résoudre cette double problématique : « je n’ai pas de place pour jouer à mes jeux » et « je ne peux pas jouer avec les garçons ». Plus que tout il s’agit surtout de travailler sur cette phrase, tant de fois prononcée en classe : « Moi je ne risque pas d’aller jouer à l’élastique, sinon j’ai peur d’être traité de fille ».

Les garçons, dans ce qui représente symboliquement leur identité d’appartenance, construite chaque jour sociétalement, ne jouent pas avec les filles, ne donnent pas la main aux filles, ne mangent pas avec les filles, parce que c’est la honte, c’est déchoir.

Pour faire non-mixité, il suffit que les garçons s’organisent entre eux, disent aux filles on ne joue pas avec vous pour que les filles se retrouvent entre elles. C’est d’ailleurs le constat qu’ils et elles feront à la suite de la transformation des espaces de cour et du travail réalisé ensemble : « j’y vois l’avantage que nous jouons ensemble filles/garçons, ce qui ne doit pas être le cas de beaucoup d’écoles. »

Bien sûr il faut travailler sur les stéréotypes de sexes, cette identité d’appartenance, parce qu’elle affaiblit les possibles, parce qu’elle contraint, restreint. Un des premiers effets est l’orientation scolaire qui distingue les sexes avec des cohortes de filles dans les filières tertiaires de la santé et du social, des cohortes de garçons dans les métiers du numérique, etc. Aucune donnée « naturelle » ou statistique ne peut expliquer ces orientations sexuées.

Bien sûr il faut interroger sans cesse l’inégale valeur de ce que représente le « monde des femmes », rappeler qu’elles font sujets et non pas simplement décor ou des corps des espaces publics. Le dehors, le centre, la visibilité sont au cœur de la citoyenneté et de l’égale liberté.

Une occupation spatiale plus égalitaire dans les établissements scolaires

Mais un des enjeux fondamentaux dans la question de la structuration des rapports sociaux de sexe et de résolution des violences, c’est d’établir la relation, la rencontre, de laisser s’exprimer le conflit. Il faut donc penser des espaces à partager, introduire et légitimer la mixité. Il faut travailler sur l’imperméabilité du groupe des garçons à celui des filles.

Il n’y a pas d’alternative. Des années de terrain m’ont convaincu que c’est l’absence de relation dès l’enfance qui fait relation violente plus tard.

Le triptyque : classification séparation hiérarchie est en soi problématique parce qu’il instaure le sexisme (inégale valeur des filles) dans un système basé sur la binarité et le double processus de disqualification des filles et de légitimation des garçons. Au-delà c’est aussi un système qui structure la relation humaine dans son ensemble (filles/garçons, filles/filles et garçons/garçons) qui a des effets concrets sur la question égalitaire : avoir les mêmes droits, la justice sociale (l’application du droit et la redistribution de l’impôt)  et dans la production des violences.

À l’image de la construction des rapports sociaux de sexes dans une société, la construction d’un bâtiment, sa structure même, peut enclencher des changements sociétaux ou produire des modes d’organisation inégaux entre les filles et les garçons puis entre les femmes et les hommes. C’est tout l’enjeu : impulser du changement notamment en s’appuyant sur les constats et les effets relevés sur la construction des établissements scolaires.

L’objectif est clairement de réduire les violences au sein du collège (harcèlement et violences faites aux jeunes femmes). Les études montrent que filles comme garçons souffrent d’une forme de harcèlement à l’école, 50% à 7-8 ans, 30% au collège. Le mode de harcèlement des filles est principalement basé sur leurs corps : cela peut aller des insultes sur la tenue vestimentaire jusqu’aux agressions sexuelles (et ce également dans le cyberespace). Pour les garçons, cela se caractérise par des insultes sur leur supposée sexualité, leur perméabilité au monde des filles, leur non-conformité à une norme virile, jusqu’aux agressions physiques. Ces violences sont le reflet d’une construction basée sur le système de genre qui performe les stéréotypes sexués et installe le sexisme et l’homophobie comme structure de la relation entre les filles et les garçons. Le postulat est que l’absence de relations entre les filles et les garçons (ne pas jouer ensemble, ne pas partager d’activités, l’impossible amitié, ne pas manger ensemble, etc.) est le terreau des violences. Il s’agit de penser les espaces en réhabilitant les filles (et les « autres garçons »), en légitimant leur présence et leur égale valeur, mais également de prévenir les agressions en travaillant sur la construction de celles-ci. Il faut « aménager » la mixité et concevoir des espaces de bienveillance collective.

Les points de vigilance sont liés à la question des enjeux de l’égalité filles/garçons et s’appuient sur trois niveaux :

  • Garantir l’égale redistribution de l’impôt en permettant l’égal usage des espaces entre les filles et les garçons (et les autres catégorisations : les petits, les grands, les sportifs et non-sportifs, etc.). On parle de justice sociale, d’égale valeur. Les observations menées et les constats réalisés montrent qu’aujourd’hui, en fonction des aménagements, à peine 10% d’élèves (en grande majorité des garçons) occupent 80% des espaces récréatifs. Les autres élèves se trouvent alors relégués et restreints dans leurs déplacements. Certains ne peuvent pas bénéficier des équipements en place et d’autres ne peuvent pas organiser d’autres pratiques ou activités, faute de manque d’espace ou d’équipements.
  • Garantir l’égal accès à la citoyenneté : la vie quotidienne dans un collège, dans une école, peut s’envisager comme un micro-espace sociétal dans lequel les interactions filles/garçons mettent en scène de la négociation, du renoncement, des revendications et des lieux d’expression publics. Pouvoir être au centre de la cour ou avoir une visibilité accrue, c’est prendre une place à l’espace citoyen. Il s’agit de questionner la légitimité des filles et des « sujets de filles » à l’espace du dehors.
  • Travailler à une relation filles/garçons moins codifiée et plus apaisée qui a des effets également sur les relations filles/filles, garçons/garçons, petits/grands, etc.

 

Pour citer cet article

Édith Maruéjouls, « Répartition des rôles et construction identitaire genrée dans les établissements scolaires », Silomag, n°13, septembre 2021, https://silogora.org/repartition-des-roles-et-construction-identitaire-genree-dans-les-etablissements-scolaires/

 

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