Le genre présidentiel

Entretien avec Frédérique Matonti, professeure de Science Politique à l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, qui publie, aux éditions La découverte, Le genre présidentiel. Enquête sur l’ordre des sexes en politique (mars 2017, 320 p.).

 

Silo : Qu’entendez-vous par « genre présidentiel » ?
Frédérique Matonti : L’idée est de montrer que, derrière l’apparence d’une fonction neutre, qu’est la fonction du Président de la République – mais aussi en général derrière toutes les fonctions politiques –, il y a en réalité des implicites et des exigences qui sont accordés aux qualités que l’on suppose naturellement masculines. Cela n’est pas un hasard. En effet, les fonctions, les rôles ont été façonnés au fil du temps par le fait qu’ils ont été exercés dès l’origine et majoritairement par des hommes.
Il faut rappeler ici que le genre ne désigne pas les hommes ou les femmes, mais un rapport social entre les uns et les autres. Ce terme sert donc à dire les rapports de pouvoir.

S : Quel est l’implicite genré de l’institution présidentielle ?
FM : L’implicite genré de cette institution est assez nettement perceptible dans les prérogatives du chef de l’État comme le fait que, par exemple, ce soit lui qui conduise les armées et décide de l’entrée en guerre. En effet, la guerre est très majoritairement et dans la quasi-totalité des civilisations une prérogative masculine. Il y a rarement des femmes qui exercent des pouvoirs militaires.
Il est d’ailleurs frappant qu’au moment où la politique devient quelque chose de véritablement tragique, comme ce fut le cas au moment des attentats, la scène, telle que perçue par le spectateur, est entièrement masculine. En effet, le président de la République, le premier ministre, le ministre de l’intérieur, le procureur de Paris, les chefs des corps d’élite de la police et de la gendarmerie, ceux qui donnent l’assaut sont des hommes.
Il n’y a aucun calcul dans le fait qu’il y ait majoritairement des hommes sur l’image. Cette réalité est simplement le résultat d’une série de choix qui se font très tôt. Les femmes choisissent peu les domaines régaliens (intérieur, défense, etc.). Quand on commence une carrière politique, les premiers choix sont souvent la continuation des orientations professionnelles. Or, l’on sait que les formations, les choix professionnels ou encore les secteurs d’emploi des hommes et femmes ne sont pas les mêmes.
Il y a donc une espèce de reproduction de cet état de fait dans le champ politique. En même temps, très souvent, lorsque que les élus doivent choisir une délégation dans une municipalité ou une responsabilité dans une région, les femmes vont avoir tendance à choisir des secteurs dans lesquels elles se sentent compétentes. Ces secteurs sont souvent en lien avec ce que l’on nomme le « care » (petite enfance, école, etc.). Elles ne vont pas choisir les infrastructures, les finances, etc., à la différence des hommes qui, même s’ils n’ont pas les compétences, vont s’autoriser davantage à exercer de telles fonctions.

S : Que signifie l’« ordre des sexes » ?
FM : C’est un ordonnancement du social parmi d’autres comme il existe des rapports de classe ou encore des hiérarchies fondées sur une supposée supériorité de certains groupes sociaux « racisés » par rapport à d’autres. L’ordre des sexes signifie qu’il y a un ordre traditionnel des sexes où le masculin l’emporte sur le féminin.
La généralisation de la parité, en augmentant mécaniquement le nombre des femmes politiques, bouleverse cet ordre des sexes traditionnel. Ce bouleversement a eu pour effet un rappel à l’ordre genré.
De son côté, la promotion de la « diversité » à partir des années 2000, qui a joué plutôt en faveur des femmes, a également eu des conséquences sur la composition du personnel politique. L’apparition au sommet de l’État, dans des positions protocolaires élevées – et non plus seulement aux fonctions traditionnellement confiées aux représentants de la « diversité (« outre mer », « sport », « intégration », « banlieue », etc.) – de femmes venues de territoire d’outre-mer ou d’anciennes colonies a précipité la présence de beaucoup de stéréotypes raciaux, voire racistes, dans les articles et chez les humoristes. Rachida Dati, Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem, et d’un certain point de vue Fleur Pellerin, ont été exposées à un rappel constant de leurs origines et ont pu susciter des réactions particulièrement virulentes. Les stéréotypes, les rumeurs, les attaques dont elles ont pu être victimes peuvent s’analyser comme une réaction aux bouleversements de l’ordre politique qu’elles symbolisent. Pour elles aussi, l’écart à la norme est périlleux.

S : L’augmentation du nombre des femmes a-t-elle entrainé des changements dans la sphère politique ?
FM : C’est compliqué à dire. Pour justifier l’introduction de la parité, il a été soutenu que les femmes allaient faire de la politique autrement. Cette hypothèse est particulièrement piégeuse pour les femmes car elle les oblige un peu à s’enfermer (comme on l’observe au début de l’application de la parité) dans cette représentation des femmes qui seraient plus proches, plus attentives aux autres, moins carriéristes, etc.
Des hypothèses ont été fabriquées en politique publique selon lesquelles si le seuil de 30% de femmes dans les assemblées était dépassé, les politiques produites seraient différentes. En pratique, personne n’a réussi à démontrer l’existence d’un lien.
Néanmoins, même s’il existe de nombreuses manières de contourner la règle de la parité notamment aux échelons les plus élevés, l’augmentation du nombre de femmes donne une autre vision de la représentation que celle où il n’y a que des hommes blancs, de plus de 50 ans et riches. En cela, ce n’est pas très différent de la revendication, au XIXe siècle, d’une représentation de la politique qui ressemble davantage à celle des électeurs, autrement dit la revendication selon laquelle des ouvriers devaient être représentés au Parlement.
Une vision d’un gouvernement avec autant d’hommes que de femmes donne une autre image du pouvoir, d’autant plus lorsque les femmes ne sont pas uniquement des blanches issues de milieux bourgeois. Je ne sais pas si cela a eu des effets en soi, mais j’ai tendance à penser que ce que l’on voit à des effets sur ce que l’on croit, surtout lorsque c’est répété. Voir apparaitre des femmes d’origine populaire, comme Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem, à des positions protocolaires élevées, a des effets sur les espérances des personnes qui peuvent s’identifier à elles. Montrer des femmes à des positions de pouvoir, c’est aussi dire aux femmes qui viennent, et a fortiori à des femmes qui n’ont pas les parcours classiques de la plupart des responsables politiques, que ça peut aussi être fait pour elle.

S : Quelles sont les règles spécifiques des portraits des femmes ?
FM : Plus on va avoir des portraits, plus généralement les femmes sont présentées comme des épouses, des mères et des filles. Il est en effet rare d’avoir des portraits qui ne mentionnent pas les rapports de couple, les liens que les femmes ont avec leurs enfants, ceux qu’elles ont pu avoir avec leur père qui les a ou non poussées à la carrière politique, etc. Cela va généralement de pair avec ce que notamment Erik Neveu a appelé une «  mise en scène de l’intimité ». Dans les portraits, on demande fréquemment aux hommes et aux femmes politiques quelles sont leurs activités dans leurs moments de loisirs. C’est frappant de voir que, les femmes vont souvent évoquer des loisirs ou des occupations « féminines » c’est-à-dire qui relèvent de l’économie domestique (enfants, décoration de la maison, faire la cuisine, etc.). Produite par les journalistes qui font le papier, cette entrée dans l’intimité est également coproduite par les professionnels de la politique et les communicants, avec l’idée que c’est ce que l’« opinion publique », ce que les lecteurs attendraient. Elle est donc en fait très contrôlée.
D’autres spécificités existent comme le fait que l’usage du seul prénom est fréquent pour les femmes ou que leur apparence physique est souvent commentée. Pour prendre un dernier exemple, on peut citer la différence de traitement entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy au cours de la campagne de 2007 face à une mauvaise réponse. Quand elle venait de Ségolène Royal, elle était imputée à l’incompétence féminine a fortiori, quand étaient en cause des sujets régaliens comme ce fut le cas avec la polémique des sous-marins nucléaires. De surcroît, personne n’a fait autant de buzz sur une erreur de Nicolas Sarkozy (comme la question des lanceurs nucléaires) qu’il a pu y en avoir sur celles de Ségolène Royal. Elle a, en quelque sorte, payé le fait d’être une femme.

S : Qu’entendez-vous par « cadrage Harlequin » ?
FM : Par cette expression, j’ai essayé de montrer qu’il existe une tendance assez longue à la psychologisation de la description du politique. Évidemment, psychologisation signifie que l’on ne va pas décrypter le contenu et les effets des programmes, mais que l’on va beaucoup raconter l’histoire des campagnes électorales à travers la personnalité des protagonistes et les coups qu’ils peuvent se donner les uns les autres. Dans les années récentes, cette psychologisation s’est accentuée dans un sens, de ce que j’ai appelé la romance, par référence à la littérature à l’eau de rose, c’est-à-dire une psychologie assez idéologique où les femmes sont décrites comme des amoureuses, passionnées, à la recherche d’un homme, etc., comme on peut le trouver dans la collection Harlequin.
On l’a vu dans le récit des campagnes électorales de manière très forte avec la candidature de Ségolène Royal à la présidentielle de 2007. Pendant la campagne elle-même, mais surtout après, son comportement a été expliqué par le fait qu’elle était une femme troublée, jalouse qui a voulu se venger. C’est par exemple le récit du livre de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, La femme fatale. Toutes les explications politiques de sa candidature sont passées à l’arrière-plan.
Ce récit délégitime les femmes puisqu’il laisse entendre que leurs motivations ne sont pas politiques et qu’elles sont entièrement dominées par leurs émotions. On retrouve ce « cadrage Harlequin » très fréquemment dans la description des comportements. Or, le défaut majeur de ce cadrage est qu’il est dépolitisant. Il prive les femmes de leur aspiration à faire de la politique indifféremment de leur genre. Il éloigne d’une analyse politique.

S : En quoi le cadrage Harlequin et les règles spécifiques du portrait desservent les femmes politiques ?
FM : Ils les délégitiment en les renvoyant aux rôles traditionnellement féminins qui ne sont pas les rôles les plus propices à la conquête du pouvoir politique. Elles sont aussi présentées d’un certain point de vue comme des éternelles mineures : elles sont toujours la fille de, ou bien elles doivent tout à un mentor.

S : Et pourquoi, à l’inverse, ils sont favorables à Marine Le Pen ?
FM : Dans le cas de Marine Le Pen, se combinent deux choses : à la fois ce cadrage Harlequin quand elle raconte, dans ses biographies et dans les interviews, les difficultés qu’elle a pu avoir avec ses enfants par exemple ; mais aussi un « cadrage soap » ou « cadrage Dallas » quand le Front national est raconté à travers l’histoire d’une famille (grand-père, fille, petite fille, tante, etc.). Quand on ne raconte pas qu’il s’agit avant tout d’échanges, de positions et de concurrences politiques, on dépolitise complétement le récit. Sans s’en rendre compte, c’est une manière d’accréditer ce qu’essaie de faire passer Marine Le Pen, à savoir la dédiabolisation de son parti.
Si le cadrage Harlequin peut être redoutable, il est pour elle particulièrement efficace car il lui permet de se légitimer par comparaison avec son père. En effet, le fait d’être mère, compagne, fille, tout ce qui a tendance à « minoriser » les femmes – au sens de les rendre mineures – lui permet de se distinguer de son père. Autrement, dit au lieu d’être « minorisée », elle est plutôt humanisée. Elle perd les caractéristiques les plus violentes attachées à l’extrême droite traditionnelle et se défait de l’image accolée au fondateur du Front national. Cela marche d’autant mieux qu’il s’agit, d’un point de vue de la sociologie des partis politiques, d’un « drôle » de parti. Il est un parti patrimonial, au sens où le parti se gère en famille, et donc une forme archaïque de partis politiques. Il y a très peu de cadres « présentables » c’est-à-dire qui ne vont pas dire de choses catastrophiques dans les médias. Tout ceci donne à Marine Le Pen la possibilité d’être très présente et de parler beaucoup. Par ailleurs, sur la question de l’assignation genrée, contrairement, aux autres femmes politiques, elle n’a pas eu à sa battre pour être là où elle est. Elle n’a pas eu à passer le seuil des investitures, à travailler en cabinet, à se faire un fief local, à monter progressivement les échelons, etc.
Dans la période actuelle, on peut remarquer que les différentes affaires l’acculent et la poussent à des discours dans lesquels elle s’enflamme et tient des propos violents, comme ce fut le cas à propos des fonctionnaires ce week-end. Elle est ensuite obligée d’essayer de gommer tout ce qu’il y a eu de retour à ce qu’elle est sur le fond à savoir, une femme autoritaire, d’extrême droite, etc. Elle est obligée de rétro-pédaler pour revenir à son discours de présentation de soi comme femme française, mère de famille, etc.

S : Que révèlent ce cadrage Harlequin et ces règles spécifiques des stéréotypes socialement partagés et des rapports de domination ?
FM : J’ai essayé de saisir, dans cette période post-parité, l’ensemble des représentations auxquelles un citoyen ordinaire est exposé. Mon idée était d’opérer comme Erving Goffman a travaillé sur les publicités. En épluchant les publicités des journaux de la grande presse, il a observé que les femmes sont toujours dans des positions plus basses notamment quand il y a des hommes, qu’elles ne regardent pas l’objectif droit dans les yeux, baissent un peu les yeux, rient, etc. De cette observation, il a montré qu’il existe un certain nombre de règles de composition des images publicitaires. Il explique que ces images ne sont pas là pour induire des comportements c’est-à-dire dire comment les hommes et les femmes doivent se comporter. Elles sont là pour ritualiser ce qui se passe dans nos comportements quotidiens. Elles les poussent à leur logique maximale.
J’ai pris les représentations telles qu’elles apparaissent dans la presse de référence (type le Monde) comme dans la presse people et chez les humoristes afin de chercher à accéder aux représentations dominantes dans l’ordre des sexes dans nos sociétés. Or, ces représentations reflètent les croyances dominantes et ordinaires, et en cela, les rapports de domination homme/femme, même s’il existe d’autres types de rapports de domination. En même temps, il y a une telle répétitivité dans la façon dont on parle des femmes et des hommes en politique (mais ailleurs aussi, au moins en partie) qu’il devient difficile de sortir de cette représentation très traditionnelle des rapports entre les hommes et les femmes ; difficile de sortir de ce cadrage genré. C’est pourquoi je disais tout à l’heure que j’ai tendance à penser que ce que l’on voit peut avoir une influence sur ce que l’on croit. Cette ultra-répétitivité a sans doute des effets performatifs.

S : Quelles sont les raisons de ce « cadrage genré » ?

FM : Il y a d’abord des effets mécaniques : à partir du moment où on voit plus de femmes dans un univers qui était quasi exclusivement masculin, cela suscite davantage de commentaires.
Par ailleurs, dans le métier journalistique, la contrainte de temps, la concurrence, a toujours été forte mais elle s’est beaucoup accélérée avec l’apparition des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux, notamment twitter. Le cadrage genré (au sens des portraits spécifiques des femmes) avec ses automatismes (ce que j’appelle les short-cuts) est aussi une manière de gagner du temps. En réalité, quand on regarde les portraits de femmes, quelles qu’elles soient, on retrouve toujours les mêmes types de descriptifs.

S : Comment sortir de la politique genrée ?

FM : Par le nombre. L’accession en nombre de femmes rendrait les choses normales d’un certain point de vue c’est-à-dire que plus il y aura de femmes, moins on en parlera.
Mais pour que les femmes accèdent en nombre à des postes qui soient indifférents du point de vue du genre, il y a un gros travail à faire. Cela suppose qu’elles mènent des carrières politiques comme les hommes, qu’elles ne répugnent pas à prendre les mêmes postes. Cela suppose donc de changer leur socialisation, de faciliter leur accès à la carrière politique comme leur retour dans le métier après être passée en politique. Pour changer radicalement les choses, il faut donc mener des réflexions plus vastes et travailler sur des chantiers à très long terme.
Cependant, d’une manière plus générale, on est, sans doute, dans une période de retour en arrière. L’hégémonie, la bataille des idées est plutôt à droite qu’à gauche. Quand on regarde Trump, Poutine, le Brexit, ce qui est en train de se passer en Hollande, etc., on ne peut pas dire que le cosmopolitisme et le féminisme soient les idées les plus défendues. De ce point de vue, la bataille des catholiques traditionalistes contre le « mariage pour tous » a été un révélateur.

 

Pour citer cet article:
Silo, « Le genre présidentiel. Entretien avec Frédérique Matonti », Silomag, n° 1, 2 mars 2017. URL : http://silogora.org/le-genre-presidentiel/ 

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