Les vieux et les vieilles : du mépris au retournement du stigmate

Temps de lecture : 5 minutes

Josiane Boutet

Professeur émérite Paris-Sorbonne, rédactrice en chef adjointe de la revue Langage et Société

Les mots que nous employons quotidiennement ont une valeur – et parfois une charge – symbolique et sociale. Ils ne définissent pas seulement l’objet qu’ils désignent, mais aussi l’état de la société dans laquelle ils sont utilisés. C’est ce qu’analyse ici Josiane Boutet à propos de nos « vieux » et « vieilles ». Ces mots ont bien souvent une connotation négative obligeant à des contournements sémantiques. Mais de plus en plus nombreux sont ceux qui se réapproprient leur usage pour en faire des symboles de leur fierté.

 

La valeur sociale des mots

Dans la plupart des dictionnaires contemporains, les mots « le vieux » et « la vieille » lorsqu’ils sont employés comme des noms sont considérés comme méprisants ou condescendants. Autrement dit, ce n’est ni correct ni poli de parler de quelqu’un comme « du vieux du quatrième étage » ou de « la vieille qui marche drôlement bien ». On note cependant deux exceptions à cette valeur péjorative du mot « vieux ». C’est d’une part l’expression « mes vieux » ou « ma vieille ». Employé avec un article possessif (mon, ma, mes), ce mot devient une façon à la fois familière, populaire et affectueuse de désigner ses propres parents ; mais c’est sans doute aussi une expression assez vieillie et peu utilisée par les jeunes. C’est d’autre part l’usage figé de l’interpellation : « ben mon vieux, tu l’as pas volé !», « alors là mon vieux, j’aurais jamais cru ça de toi !». Dans ce cas, on ne fait nullement référence à l’âge de la personne, qui peut tout à fait être jeune. Le mot est totalement vidé de son sens initial.

En revanche, quand ce mot est utilisé comme un adjectif qualifiant des personnes, et non plus comme un nom, ces valeurs de stigmatisation n’ont plus cours. On peut parler de « mon vieux professeur » ou de « ma vieille tante » sans émettre aucun jugement dépréciatif à leur égard. On dit seulement un état de fait, une information : mon professeur, ma tante ne sont plus jeunes. Une première distinction importante est donc à faire selon que le mot « vieux » est employé comme un nom ou comme un adjectif. Comme adjectif, le mot « vieux » peut s’appliquer tout autant à des choses « les trop vieilles voitures », à des pensées ou des sentiments « un vieil amour », « de vieux regrets » qu’à des personnes « le vieux musicien ». Cette différence de valeur entre le nom, péjoratif, et l’adjectif, neutre, s’explique en partie par l’histoire du mot « vieux ». En effet, il provient de deux mots distincts du latin.

Histoire du mot

Étymologiquement, il existait deux mots différents en latin pour le nom et pour l’adjectif. Comme adjectif, on utilisait vetus, qui a donné en français moderne « vétusté » et « vétéran ». Comme nom, on avait vetulus. Ces deux mots latins ont donné deux mots différents en français : vetus a donné « viez » et vetulus « vieux ». Jusqu’au 14° siècle ces deux mots étaient utilisés de façon distincte : « viez » qualifiait des objets ou des sentiments ; et « vieux » désignait les personnes. Le mot « viez » ayant progressivement disparu, seul le mot « vieux » est désormais utilisé comme nom et comme adjectif.

Comment parler des vieux dans une société où l’on vit plus longtemps ?

Au plan démographique, la France compte près de 11 millions de personnes de plus de 65 ans et 9 % de la population a plus de 75 ans. Mais ces mots de « le vieux, la vieille, les vieux » ayant une valeur négative, chargés de mépris ou de sarcasme, quels mots utiliser, comment dénommer cette part de la population ? D’autres mots sont possibles comme « les vieillards, les anciens, les aïeux, les ancêtres, les personnes âgées ». D’autres mots ont été progressivement inventés par la société française comme « les seniors », « le troisième âge » et désormais, au vu du vieillissement général, « le quatrième âge », « le grand âge ». Nul doute que d’autres néologismes verront le jour dans les années à venir.

Retourner le stigmate

Face à ces contournements sémantiques, ces évitements de la réalité, ces euphémismes permanents dans notre société vieillissante, des media, des associations, des mouvements, de simples citoyens décident de voir les choses en face et de les nommer par leur nom. Il s’agit d’une opération proprement politique qu’on nomme « retourner le stigmate » : quand un groupe minorisé, péjoré reprend à son compte des mots faits pour le disqualifier et qu’il en change la valeur sémantique. De mots honteux et humiliants, ils deviennent des symboles de leur fierté. C’est ainsi que dans les années 1960, le mouvement noir américain a proclamé « Black is beautiful », retournant le stigmate attaché au mot « Black ».

Ainsi l’Humanité du 4 mars 2019 titrait : « C’est un monde. Walmart jette les vieux et les handicapés ». Et en sous-titre : « Pour le géant américain des supermarchés, employer des handicapés ou des personnes âgées à l’accueil, ce n’est ni rentable ni efficace. » Le journal assumait la force du mot « les vieux ». Dans de nombreuses manifestations pour les retraites ou le pouvoir d’achat, on a pu voir des panneaux où des citoyens revendiquent et exhibent ce mot de « vieux », comme dans cette manifestation à Rennes contre la hausse de la CSG, en mars 2018.

Environ un millier de retraités ont manifesté dans les rues de Rennes pour défendre leur pouvoir d’achat.

En Belgique, un mouvement de retraités s’est organisé en 2018 pour lutter pour les retraites et il s’est nommé le GVC, le Gang des Vieux en Colère, ce qui constitue un éclatant retournement du stigmate attaché à « vieux ».

Et on peut enfin regarder et écouter cette archive où Jacques Brel en 1966 chante avec une immense tendresse, mélancolie et tristesse « Les vieux », redonnant à ce mot et à celles et ceux qu’il désigne une chaleur humaine, une bienveillance à nulle autre pareille. Avec cette chanson, il a redonné ses lettres de noblesse, sa dignité à ce mot décrié et méprisant qui désigne pourtant une part de plus en plus grande de la population.

Pour citer cet article

Josiane Boutet, « Les vieux et les vieilles : du mépris au retournement du stigmate », Silomag, n° 9, juin 2019. URL : https://silogora.org/les-vieux-et-les-vieilles-du-mepris-au-retournement-du-stigmate/

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