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La Septième Croix-Roman de l’Allemagne hitlérienne

La Septième Croix-Roman de l’Allemagne hitlérienneTemps de lecture : 6 minutes

La réédition en France en ce début d’année 2020, dans une nouvelle traduction, du roman d’Anna Seghers est un événement éditorial. Publié en France en 1947, chez Gallimard, après l’édition en 1942 à New-York, ce fut un best-seller qui donna même lieu à un film avec Spencer Tracy en 1945. Très injustement oublié pendant toutes ces décennies, la publication chez Métailié avec une postface de Christa Wolf, permettra aux lecteurs de notre pays de découvrir ou redécouvrir cet immense roman de l’Allemagne hitlérienne des années 1930, d’une écrivaine alors en exil en France, et qui toujours se revendiqua communiste. « C’est le moment de lire, de relire Anna Seghers ».

Octobre 1937, sept opposants au régime hitlérien s’évadent de Westhofen. Le commandant du camp lance à leur poursuite armée et police, fait tailler sept croix qui préfigurent le supplice réservé aux fugitifs après leur capture, et jure que « les sept arbres seront tous occupés avant le début de la semaine prochaine ».

Sept jours. Tous ne seront pas repris. Un seul va réussir son évasion, Georg Heisler, un détenu qui a marqué ses tortionnaires par son regard et son sourire qui « avaient toujours subsisté, lueur éclairant sa gueule, en dépit des coups et des coups ».

L’impact de la génération hitlérienne

Georg Heisler, ancien ouvrier aux usines Hoechst, connaît la région qui entoure le camp et c’est un atout dans sa fuite car, dans la population qui vit à proximité du camp, il compte des connaissances, des amis, une famille même. Mais ses camarades de l’association Fichte, du Parti ? « Dès le premier mois qui suivit la prise de pouvoir de Hitler, des centaines de nos chefs avaient été assassinés, partout dans le pays, chaque mois, d’autres l’étaient. Ils étaient exécutés publiquement, ou torturés à mort dans les camps. Toute une génération avait été exterminée ».

Incarcéré trois années durant, Georg Heisler va retrouver « au long de ces collines où les Romains tracèrent le Limes », un socle qui perdure, cette région entre Mayence et Worms empreinte de tradition et d’histoire : ici, « le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest se sont entremêlés en bouillonnant, mais aucun n’a marqué de sa seule empreinte ce pays qui cependant a gardé quelque chose de chacun ».

Ce continuum met en perspective le possible impact de la génération hitlérienne, réduit à un épisode malgré toutes ses tentatives de perpétuation. « Hitler ne parviendra jamais à modifier la nature du sol ». Mais, au-delà même de la terreur instituée, il a transformé le lien social : feu d’artifice, musique nouvelle, village modèle et les ruraux voient la ville venir à eux toutes les semaines, « la voiture qui amène le cinéma ambulant. Lors des projections, à l’école, on voit le Führer à Berlin, on voit le monde entier, la Chine et le Japon, l’Italie et l’Espagne ».

La propagande insidieuse, qui s’appuie sur une constante surveillance et une répression quotidienne, estompe la distinction entre urbains et ruraux. Le prolétaire, s’il ne peut s’engager sans risquer l’enfermement, la torture et la mort, devient un ouvrier nourri et diverti : à lui la soupe, le pain « et les couches des petits, et huit heures de boulot au lieu de douze, et des vacances et des billets d’excursion en bateau ». Mener une existence conforme, c’est possible, mais à quel prix : « Quelle vie d’ailleurs ! Sans doute une vie ordinaire avec les combats ordinaires pour le pain et les chaussettes des enfants ». Et cette vie ordinaire offre quelques avantages, elle « s’écoule si calmement que son flot entraîne celui qui y met le pied ».

La peur domine toutes les relations

La peur pourtant domine toutes les relations, cette « peur qui n’a rien à voir avec la conscience, la peur des pauvres, la peur de la poule devant le vautour, la peur des poursuites de l’État. Cette peur ancestrale qui montre mieux que toutes les constitutions et les livres d’histoire de quel côté se place l’État ». C’est lui qui a défait les mailles de la société et exerce désormais l’autorité jusque dans la cellule familiale où les enfants sont partie prenante du système de surveillance. Enrôlés dans la Jeunesse hitlérienne, au rang de Pimpf pour les plus jeunes, ils vont ici à l’école Darré – théoricien de l’idéologie du sang et du sol –, encouragés à trahir leur père auprès de leurs professeurs. « Un no man’s land allait s’étendre entre les générations que les anciennes expériences ne parviendraient pas à franchir ». À cette jeunesse, on a soustrait la mémoire des luttes : « Tous ces garçons et ces filles, là dehors, une fois qu’ils avaient derrière eux la Hitler Jugend, l’organisation des Jeunesses hitlériennes, puis le service du travail et l’armée, ils étaient semblables aux enfants de la légende qui, élevés par des bêtes, finissent par déchirer leur propre mère ».

« Heil Hitler !» ponctue désormais les échanges et résonne dans les rues où déambule une foule joyeuse. « Mais pourquoi sont-ils tous joyeux ? De quoi se réjouissent-ils ? De ce qu’une fois encore le jour s’est levé ? De ce que le soleil brille à nouveau ? ».

De multiples séquences composées de fragments d’existences divers

C’est pourtant la foule qui va permettre à Georg Heisler de se redresser. Juste après son évasion, il survit le visage fiché en terre. Il rampe dans la cathédrale de Mayence. « Être tout sauf humain », surmonter les crises de panique et retrouver le calme que lui dicte la figure de Wallau, un homme plus âgé que lui, celui qui a organisé la fuite, le camarade qui a adhéré à la Ligue spartakiste dès octobre 1918. Entre eux existe un attachement réciproque, « une amitié dans laquelle il ne s’agissait pas de briller ou de se faire tout petit, de s’accrocher fermement ou de s’abandonner complètement, mais seulement de montrer qui on était et d’être aimé pour cela ».

L’histoire de Heisler et celle de Wallau s’inscrivent dans le roman au rythme d’une fugue : l’une fait écho à l’autre sur un fond de multiples séquences composées de fragments d’existences divers, qu’il s’agisse de familiers ou de personnages croisés au hasard de la fuite.

L’arrestation puis la mort de Wallau modifient le rythme du roman. Heisler, homme traqué toujours sur ses gardes, va déjouer les pièges et, de planque en planque, retrouver le contact, le seul et unique fil, celui auquel il devra son salut, un ami qu’il a connu sur les bancs de l’école : le premier maillon d’une chaîne forte de confiance et de solidarité qui va œuvrer à « l’aboutissement d’un travail de fourmi, difficile et dangereux, de démarches, de recherches, de ruses, du travail des années révolues, le fruit d’anciennes amitiés et d’anciens réseaux, de l’union des marins et des ouvriers dans les ports, ce filet jeté sur mers et fleuves ».

Anna Seghers représente à double titre l’ennemi de l’intérieur

Anna Seghers a écrit ce roman, en exil à Meudon. Lauréate en 1928 du prix Kleist, le prix littéraire le plus important sous la République de Weimar, adhérente au Parti communiste allemand, membre de l’Association des écrivains révolutionnaires prolétariens, elle a fui son pays en 1933, à la suite d’un interrogatoire de la Gestapo. D’origine juive, elle représente à double titre l’ennemi de l’intérieur.

Elle demeure une opposante active au pouvoir nazi et participe deux ans plus tard au premier Congrès international des écrivains pour la Défense de la culture à Paris. Tandis qu’en Allemagne, ses livres sont jetés au feu, elle va à la rencontre d’autres exilés, recueille les témoignages et commence, en 1937, l’écriture de La Septième croix. Un an avant les Accords de Munich, les camps de concentration fonctionnent déjà en Allemagne, où persécution, enfermement et tortures sont réservés aux citoyens qui pourraient menacer la toute-puissance de la dictature en place. À ce Roman de l’Allemagne hitlérienne, elle va consacrer deux ans, avant de devoir fuir à nouveau, rejoindre d’abord Marseille où son mari, Laszlo Radvanyi, est interné, pour enfin trouver refuge au Mexique.

En 1939, le manuscrit parvient à son éditeur Franz Carl Weiskopf qui se trouve à New York. En 1942, l’ouvrage est publié aux États-Unis – où il sera peu après adapté au cinéma – puis au Mexique. Traductions anglaise et espagnole précèdent la version originale, éditée en Allemagne en 1946. L’année suivante, il paraît en France.

Indisponible depuis de nombreuses années et injustement oublié alors qu’il a été un best-seller, Métailié publie ce roman dans une nouvelle et vive traduction de Françoise Toraille, suivie d’une postface de Christa Wolf qui apporte, à cette édition, un considérable enrichissement. C’est le moment de lire, de relire Anna Seghers

Pour aller plus loin:

Ecouter les 4 épisodes de l’émission L’Atelier Fiction sur France culture (avril et mai 2020).

Pour citer cet article

Diane Tridoux, « La Septième Croix – Roman de l’Allemagne hitlérienne », Bande passante, oct. 2020. URL: https://silogora.org/la-septieme-croix-roman-de-lallemagne-hitlerienne/

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