Politiques : de l’usage des mots

Temps de lecture : 4 minutes

Daniel Cirera

Secrétaire général du Conseil scientifique de la Fondation Gabriel Péri

 

Cécile Alduy « prend aux mots » nos politiques. Par une étude rigoureuse des occurrences que ceux-ci utilisent, elle décrypte leur véritable visage. Radiographie du discours politique

 

Ce qu’ils disent vraiment, « ils », c’est-à-dire les « politiques ». Cécile Alduy a publié en 2015 « Marine Le Pen prise aux mots » dans lequel elle démasquait le fond traditionnel d’extrême droite du « nouveau discours frontiste » de l’héritière lepéniste.

Dans une nouvelle étude, la professeur de littérature à Stanford et chercheure associée au Cevipof élargit le champ d’investigation en passant au crible 2,5 millions de substantifs, sur 1350 discours écrits ou prononcés de 2014 à 2016 . Que nous disent donc, au-delà de leurs intentions affichées, les mots des « politiques », de leur pensée profonde, du sens que chacun leur prête ? Que deviennent les mots « ordre », « égalité », « république », « changement » ?

Le tableau comparatif des 50 mots les plus fréquents, par ordre d’utilisation et par auteur, confirme pour l’essentiel les images que nous percevons du discours politique différencié. Quelques constellations lexicales méritent attention.
« Identité ». Chez F. Fillon il renvoie à nation (fière), française, police, mariage, français, ghettos, contrôle. Chez Marine Le Pen, à prospérité,  sécurité, français, malheur, héritage.

Chez François Hollande, le mot « travail » subit une mutation avant et après l’élection. Pour le candidat, la valeur travail renvoie à revenus, souffrance (au travail), précarité, emploi, valeur, marché, rééquilibrage entre la fiscalité des revenus du travail par rapport à ceux du capital. Pour le président, il est associé à coût, revenus, (précarité, impôts), activité (droit), code, et de manière récurrente associé à compétitivité, allègement, impôts, contrat, réforme, simplification, moderniser.

L’analyse consacrée à la candidate du Front national est éclairante. Elle entre dans le détail par la fenêtre du vocabulaire démasquant le « storytelling » de la dédiabolisation. Un développement décortique les « retournements sémantiques » d’une langue qui demande à être constamment décodée. L’analyse détaillée, sur la durée, permet de saisir plus subtilement la permanence du substrat nationaliste et réactionnaire, et le processus de remodelage, d’accompagnement des notions clés. L’ « immigration » l’emporte en fréquence lexicale absolue, et les termes « fondamentalisme », « islamisme », « communautarisme », « terroriste » et « salafiste » singularisent son discours dans un espace saturé. « Ils lui impriment un timbre et une résonance distincts de celui des autres responsables politiques ». Quand A. Juppé remporte le palmarès de l’utilisation du mot « sécurité » et F. Hollande et F. Fillon s’emparent du mot « guerre ».

L’étude de Jean-Luc Mélenchon « du tribun révolutionnaire au candidat des insoumis » est particulièrement intéressante, tant l’usage du verbe et de la harangue, de l’intelligence des mots et la créativité lexicale comptent dans la stratégie tribunicienne de celui qui se veut « porte-parole du peuple ». À propos de l’utilisation du mot « peuple » et de sa signification, on sera intéressé par son usage (7° chez MLP, 9° chez JLM, FF 93°, FH 313°). Il exprime et signifie le socle de l’opposition « populiste » à l’ « oligarchie » et à la « caste » ; termes préférés, chez le leader de la France Insoumise, à « élites ».

Dans les duels concurrents, les cibles privilégiées (en nombre d’occurrences) sont significatives : Jean-Luc Mélenchon contre la gauche de gouvernement (Hollande et Valls loin devant Le Pen et Sarkozy) ; Marine Le Pen contre Sarkozy ; Sarkozy contre Hollande ; Fillon contre Hollande.

«  Imposer son récit, sa thématique et son vocabulaire, c’est préempter le cadre moral et politique du débat politique »

Une dernière partie, consacrée à une cartographie des clivages politiques, indique la persistance de la césure droite/gauche. Cette dernière est cependant brouillée par la triangulation, relativisée et affaiblie par rapport aux clivages ouverture/fermeture et peuple/élites. Persistance donc du clivage structurant, confirmé par le différentiel sur les valeurs dans l’ordre d’utilisation (liberté-égalité-solidarité à gauche, liberté-sécurité-justice à droite, sécurité-justice-liberté au FN). De façon significative, chez F. Fillon la liberté est assimilée au libéralisme économique et « l’égalité » est souvent associée à des adjectifs péjoratifs.

L’analyse systématique quantitative des occurrences des substantifs offre une méthode de lecture synchronique et comparative stimulante d’une radiographie du discours politique. Elle n’épuise pas la polysémie culturelle et tactique de l’emploi des mots, comme des significations déterminées par le contexte, le lieu du discours, la prégnance des interlocuteurs (institutionnels pour un président, militants pour un candidat), les formes négatives, ou les connivences.

Au fil de la lecture, les agglutinations de mots ou leur délaissement alimentera la réflexion critique. Dans ce contexte d’une « France en crise » (l’absence du mot « crise » dans les 50 mots les plus employés interroge), « bataille culturelle et bataille de mots se rejoignent ici. Imposer son récit, sa thématique et son vocabulaire, c’est préempter le cadre moral et politique du débat politique (…) “Crise des migrants” ou “accueil des réfugiés”, l’une ou l’autre expression ne filtrent pas selon les mêmes paramètres le phénomène décrit. Le choix des mots et des priorités détermine, avant tout débat, les émotions suscitées, les scénarios possibles et les critères d’évaluation des solutions proposées ». Nous pouvons partager sa conclusion : « celui qui imposera son propre sens de la “laïcité”, de la “justice” ou de la “République” [j’ajoute la “réforme”, “l’égalité”  et le “progrès”] aura remporté la bataille, au-delà même des résultats électoraux ».

 

Cécile Alduy, Ce qu’ils disent vraiment, Paris, Seuil, 2017, 400 p.

 

Pour citer cet article

Daniel Cirera, « Politiques : de l’usage des mots », Silomag, n° 1, mars 2017. URL : https://silogora.org/ce-quils-disent-vraiment-de-cecile-alduy/

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